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    Portrait: Hélène Bruller, co-auteure de BD avec Zep

    Entrée en guerre à 12 ans contre une mère envahissante, l’auteure de BD a su transformer les névroses familiales en source d’inspiration.

    Publié le 
    18 Novembre 2014
     par 
    Edmée Cuttat

    Ma mère est totalement mythomane. A l’écouter, elle a été scientifique, chercheuse, juriste, avocate, juge. Elle s’inventait des vies. Avec mes sœurs, on avait honte. En même temps, ses fantasmes avaient un côté attachant. Mon père était un peu moins névrosé, mais quand même…» Les parents, un sujet chaud pour Hélène Bruller, l’ex de Zep, auteure de BD à l’humour corrosif et au verbe cru. Elle est née, a grandi et vécu à Paris avec ses sœurs aînées, Isabelle et Anne. Elle avait aussi un frère adopté, Marc, beaucoup plus âgé. «J’ai passé mon enfance dans un quartier bourge. On avait un bel appartement immense, mais pas un rond. Remarquez, ça nous incitait à la créativité. Peinture, modelage, couture qu’avait appris ma mère issue d’une famille nombreuse d’agriculteurs périgourdins. Cela ne m’empêchait pas d’être mal habillée et de récupérer les fringues merdiques de mes sœurs. Je n’avais pas d’argent de poche et je fréquentais les écoles du coin avec les enfants des autres bourges qui, eux, étaient vraiment friqués.»

    Gamine, Hélène rejetait sa mère et rêvait d’être proche de son père, intello, fils de l’écrivain Vercors (pseudonyme de Jean Bruller) chez qui elle a rencontré Simone Signoret, Montand et de grands auteurs dont elle ne se souvient pas. «Je souhaitais que mes parents divorcent, pour vivre chez mon père qui ne me faisait pas chier et parce que ça aurait bousillé ma mère. Elle m’envahissait, ne m’a jamais laissé prendre mes distances... Jusqu’à mes 12 ans, où j’ai réalisé que notre relation ne serait jamais ce que je voulais.» Dès lors, Hélène entre en guerre contre elle. «Je me suis construite à l’envers, en essayant constamment de déconstruire et reconstruire des bases que je n’arrivais pas à poser. La bataille avec ma mère a été primordiale pour m’ouvrir les yeux. Elle m’avait enfermée dans une cage en me disant où était la clé mais en m’interdisant de m’en servir. Et puis un jour je lui ai dit: «J’ai la clé, je t’emmerde, je sors.» Ce fut comme de presser le bouton du conflit. Selon elle, cela remonte à ma venue au monde, mais je n’en avais pas conscience. Je savais juste que j’étais sa préférée et que je pouvais tout me permettre.»

    Exister à part entière

    «Mais j’ai vite compris qu’elle ne faisait pas de différence entre elle et moi, elle et mes sœurs, reprend la jeune femme. Nous étions une extension d’elle-même. Nous n’existions pas à part entière... Je me rappelle une anecdote: à l’entrée à l’école, on devait remplir une fiche où on nous demandait notamment ce que faisaient nos parents; pour ma mère, j’ai mis «femme au foyer». Quel drame pour elle qui, justement, s’imaginait différente de la femme au foyer! La mission qu’elle s’était donnée consistait à faire quelque chose de ses filles. Elle devait nous réussir.»

    Tout en se rêvant autre, sa mère avait peur du mépris, du jugement. «Elle cultivait aussi la peur sexuelle de sa génération et de son milieu, et tentait de nous persuader que les garçons étaient tous des obsédés. Elle, qui vit avec un mari adoré depuis 55 ans, ne cessait de répéter qu’il ne fallait jamais dépendre d’un homme! A table, on parlait du mariage comme d’une tare, se moquant de celle qui convolerait la première… En plus, elle piquait des crises de jalousie quand j’avais un copain. Son comportement frôlait l’inceste. Mental, je précise, pas physique. Je lui appartenais. Elle n’était pas câline mais j’étais l’Elue. Mes sœurs avaient l’impression d’être des mal-aimées.»

    Paradoxe vivant, cette affabulatrice a aussi transmis des choses fabuleuses à sa fille. La porte ouverte, entre autres. «On pouvait rentrer à midi avec des copains, des copines: elle rajoutait les couverts. De toute façon, il y avait toujours trop à manger. C’est une partie du modèle familial que j’ai adopté. Le bon sens primitif, selon moi.» Sa mère lui a aussi légué la capacité de se relever, la force, la volonté, la détermination de ne rien lâcher. «Cela m’a permis de survivre à mon divorce avec Zep, à mes blessures professionnelles. Quand on est la femme d’un auteur connu, on est spoliée, vampirisée et on ne peut rien dire sans être traitée de jalouse. La solution? Fuir pour me retrouver. Je suis restée seule longtemps… Depuis six mois, j’ai une histoire. C’est la première fois que mes enfants le savent. Ils aimeraient qu’il vienne vivre avec nous».

     

    Mère poule mais pas trop

    Hélène n’en dira pas plus sur le sujet, avouant au passage avoir hérité du très fort instinct maternel de sa mère. «Elle m’appelait son petit biscuit. Une vraie mère poule. Je le suis un peu moins. Même si je suis très proche de mes enfants, ils sont indépendants. Tant qu’ils sont polis, rangent leur chambre et se montrent respectueux, je laisse aller. Pour certains, je suis laxiste, mais je ne le vis pas comme ça. Je suis motivée par la confiance.» Et par l’intégrité, valeur absolue qu’elle doit à un père avec qui elle ne se disputait jamais. «Il est vrai que, pour se disputer, il faut avoir un lien… Du fait de son caractère secret, je n’ai jamais senti que mon père m’aimait. Reste que j’étais sûre qu’il ne me laisserait jamais tomber.»

    A l’intégrité du père, Hélène oppose l’immense fantaisie de la mère. «Quand elle venait me chercher en garde à vue pour la énième fois, ça la faisait marrer. J’étais une ado difficile, j’essayais d’exister par le vol dans les magasins, le vandalisme. Sans le dessin, j’aurais pu plonger. J’ai commencé à boire, à fumer, à m’autodétruire. J’étais fragile. Tout me blessait... A l’adolescence, on prétend que c’est la faute de maman. Puis on grandit et on met ça de côté...» Surtout, dans cette famille «romanichelle, hippie, névrosée», ouverte à tous les milieux, la future bédéiste trouve un terrain propice à sa vocation. «J’ai commencé à écrire des sketches sur le sujet à 10 ans. Avec des caricatures. Ça faisait rire Anne, ma jumelle, même si elle a deux ans et demi de plus que moi. C’était ce que je cherchais à l’époque, et plus tard avec mes albums: son rire, cette complicité d’enfants.»

    Son célèbre grand-père Bruller est aussi à l’origine de sa fructueuse carrière. «Je fréquentais les Arts Déco, à Paris, et un jour il a voulu voir mes dessins. Il regarde, on discute et puis je m’en vais. Sur le pas de la porte, il me demande de l’attendre, revient avec deux boîtes de pastels et me les tend en me déclarant: «Je suis fier de te passer la main.» La base était posée, j’avais 21 ans.»

    Bien plus tard, Hélène suivra une thérapie de six ans, intense, quotidienne, avec un divorce à 42 ans au milieu. «J’avais des colères en moi, une incapacité à établir une relation mature. J’avais le besoin de faire le tri. J’étais en train de rejeter ce que ma mère était et que je ne voulais pas devenir. Rien ne me hérissait davantage qu’une phrase du genre: «C’est tout ta mère…» Après, je me suis aperçue que je lui ressemblais plus qu’à mon père.»

    Aujourd’hui, Hélène est heureuse parce qu’elle n’a pas tout réglé. Absurde? «Non, il faut de petites souffrances pour découvrir encore des choses. Le but, c’est d’ouvrir des portes. Chaque fois, je vais plus loin. Mon moteur, c’est d’être sûre que tout est toujours possible.» Après s’être envoyée en l’air avec des stars planétaires dans son dernier album Starfuckeuse, elle prépare pour 2015 un huitième album, en compagnie de deux autres femmes. Et rédige, sur le mode du «Zizi sexuel, Le guide du supermoi», illustré par Charles Berberian. «Pour apprendre à s’aimer soi-même.»

    Curriculum vitae

    1968 Naît le 22 juillet à la clinique des stars du Belvédère, à Boulogne-Billancourt.

    1994 L’obtention de mon diplôme des Arts Déco avec mention très bien. J’étais la seule. Ma vie démarrait et c’était celle que j’avais choisie.

    2002 et 2006 Je suis une mère et c’est évidemment la venue au monde de mes deux enfants, Charles et Justine.

    Questions d’enfance

    Une odeur d’enfance Le fumier, les vaches. J’adorais aller dans la maison de ma grand-mère, dans le Périgord. Encore aujourd’hui, ça remonte. Comme me transporte la senteur d’amande du petit pot de colle blanche.

    Mes premières vacances Toujours le Périgord de grand-mère. On construisait des cabanes, on grimpait aux arbres…

    Mon bonbon préféré J’ai toujours détesté les bonbons. En revanche, je pouvais avaler trois plaques de chocolat par jour.

    Mon premier amour Si j’excepte quelques flirts de petite fille, ma vraie première grande histoire fut Fred, à 16 ans. Aujourd’hui, il est psychiatre. Je ne sais pas si cela signifie quelque chose… En tout cas, il reste un ami très cher.

    Un vêtement dont j’étais fière Une espèce de sweat blanc en éponge complètement déformé. Ma mère ne comprenait pas. Chaque fois que je le mettais, elle avait envie de le jeter.

    Mon jouet fétiche Ce n’était pas vraiment un jouet. Mais j’avais une souris en peluche, la même que ma sœur Anne. Je l’ai toujours, d’ailleurs. Elle était adorable, avec ses grandes oreilles, et je dormais avec.

    Mon légume détesté Détesté est un grand mot. Je ne suis juste pas folle du salsifis. Ni du fenouil. Ce que j’adore, en revanche, c’est la pomme de terre. Je sais, ce n’est pas un légume, mais tant pis.

    Le dessert qui m’enchantait La mousse au chocolat noir, maison, ferme. Et ça le reste aujourd’hui.

    Un héros favori Je ne suis pas du genre fan. Je peux juste dire qu’à 10 ans j’étais passionnée par Reiser. Mais aussi par Gotlib et Bretécher.

    Une phrase qu’on ne cessait de me répéter et qui m’agaçait «Tu es bien énervée pour quelqu’un qui n’a pas de problème», me serinait ma mère après m’avoir fait sortir de mes gonds…

     

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