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    Femmes battues

    Chaque année en Suisse, 25 femmes décèdent des suites de la violence de leur conjoint.

    Publié le 
    20 Novembre 2011
     par 
    Julien Pidoux

    A l’occasion de la Journée mondiale contre la violence faite aux femmes, le 25 novembre 2011, Femina donne la parole à ses victimes, plonge au cœur de l’Unité de médecine des violences du CHUV, qui dresse les constats de coups et blessures, et tente de mettre en lumière ce fléau social largement sous-estimé.

    Une plaie suturée de trois points, recouverte de croûte rouge-noireâtre à disposition oblique vers le bas et le dehors.» Voilà le genre de petites phrases qui s’entendent parfois dans l’un des deux petits bureaux de l’UMV, à quelques mètres à peine de l’entrée du service des urgences du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne. Le genre de petites phrases que l’infirmière énonce dans son dictaphone, alors qu’elle ausculte une personne. UMV: trois lettres anodines pour répondre à des situations qui ne le sont pas. Unité de Médecine des Violences. Ici, tous les jours de l’année, défilent celles et ceux qui ont été blessés, victimes de violence physique ou psychologique, qu’elle soit conjugale, familiale ou communautaire, et qui ont besoin d’établir un constat de coups et blessures. Une dispute entre voisins qui a mal tourné, une bagarre devant une boîte de nuit, un accrochage entre automobilistes qui dégénère. Et des femmes battues par leur mari, leur conjoint, leur petit ami. Beaucoup.

    Le service est petit: quatre infirmières et un infirmier formés spécifiquement, supervisés par deux médecins légistes, et une secrétaire. Une petite équipe, mais qui fait face à une demande énorme. Et grandissante: depuis 2006, date de sa création, l’unité a connu une hausse des consultations de 25%. Ainsi, l’année dernière, 535 patients sont passés par ici. Parmi eux, un tiers sont des victimes de violence conjugale, dont une très grande majorité (90%) de femmes. Riches ou pauvres, Suisses ou étrangères, jeunes ou âgées, actives ou sans emploi. «Le profil des femmes qui viennent chez nous? il n’y en a pas, sourit tristement Valérie Asal, l’une des infirmières. On voit peut-être moins de personnes âgées. C ela ne veut pas dire qu’il y en a moins, mais plutôt, je pense, qu’il y a un problème de détection.»

    Encore en état de choc

    8 h En cette matinée d’octobre, plusieurs personnes ont pris rendez-vous à l’UMV. Une jeune femme abusée sexuellement, un jeune homme qui s’est fait frapper par une vague connaissance alors qu’ils rentraient d’une verrée, deux femmes victimes de violences conjugales. Une journée tout ce qu’il y a de plus ordinaire pour le personnel de l’UMV, en somme.

    Malgré le cadre «apaisé» de ces rencontres, il n’est pas forcément facile de revivre des événements traumatisants. Surtout que l’on est ici à quelques heures à peine des coups, 24 à 48 heures la plupart du temps, et beaucoup de ces femmes arrivent donc encore sous le choc. Normal que la plupart d’entre elles préfèrent l’anonymat le plus complet, et refusent la présence d’un journaliste ou d’une photographe. C’est le cas de la première patiente, que le médecin légiste Nathalie Romain-Glassey se rappelle avoir déjà reçue au sein de son unité.

    10 h C’est au tour d’un jeune homme, un ouvrier maghrébin, d’entrer dans le petit bureau de consultation. Lui accepte la présence du journaliste. A chaque fois, le rituel est le même. L’infirmière accueille le ou la patiente dans l’un des bureaux de consultation. Sans garder l’œil sur la montre, elle va d’abord écouter la personne raconter son histoire, poser des questions là où des précisions sont nécessaires. Ce n’est pas une déposition mais une «déclaration», l’occasion aussi pour la victime de se confier plus calmement, loin du stress que peut occasionner le dépôt de plainte au poste de police. «Racontez-moi un peu ce qui s’est passé», commence Martine Tzaud.

    Après avoir raconté ses mésaventures – une connaissance de l’un de ses amis qui l’a agressé dans sa voiture alors qu’il le ramenait chez lui –, il doit se déshabiller. Comme à chaque fois lors de violence physique, l’UMV établit un constat de coups et blessures. Un document de quelques pages qui détaille, photographies à l’appui, toutes les blessures infligées , et qui pourra être utile dans la procédure judiciaire. Pour lui, pas de problèmes à se laisser ainsi photographier sous toutes les coutures. Mais pour d’autres, le moment est très sensible. Car même si la victime n’a «qu’un» bleu sur le visage, l’infirmière va examiner tout son corps, le photographier, et énoncer dans un dictaphone toutes les lésions, nouvelles et anciennes, qu’elle observe, apposant une réglette pour les mesurer.

    11 h Deux cas de violence conjugale grave se présentent à l’UMV. Trop fragilisées, elles préfèrent toutes deux éviter la présence du journaliste. «Il faut comprendre qu’elles ont peur. Elles ont déjà fait une démarche énorme: venir jusqu’à nous. Certaines se font frapper depuis peut-être dix ou quinze ans, et c’est la première fois qu’elles viennent», explique Valérie Asal avant d’aller accueillir l’une de ses deux femmes.

    13 h 30 Les deux consultations prennent fin. Elles auront duré plus de deux heures. «Il faut à chaque fois évaluer le risque de récidive, savoir si elle est en sécurité, si l’époux auteur des coups est parti. On lui demande, par exemple, s’il a gardé un jeu de clés, des choses comme ça, note la jeune infirmière. Mais on évalue aussi les risques suicidaires, ou de vengeance. Il y a beaucoup d’informations à récolter en peu de temps, c’est quelque chose que j’ai toujours en tête. Il faut réussir à se détacher de l’envie, humaine, de vouloir «sauver» la personne qu’il y a en face de vous.»

    15 h Valérie Asal est la dernière arrivée dans le service, en juin 2010. Dix-huit mois après, elle fait un bilan. «Je ne peux pas dire que j’ai été surprise par le nombre de femmes violentées dans leur couple, je savais que cela existait, et qu’il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit, aussi dans notre entourage. Mais je reste, aujourd’hui encore, interloquée par la violence avec laquelle certains frappent leur compagne ou épouse. Il ne s’agit plus de gifle – que je ne sous-estime toutefois pas – mais de coups de pied, de poings sur le visage. Des coups potentiellement mortels. Certains frappent, et quand ils voient le sang, ils s’arrêtent, réalisant ce qu’ils ont fait. D’autres pas.» Du côté des victimes, elle s’étonne de l’isolement de beaucoup de ces femmes. «Elles sont sous une telle emprise qu’elles ne savent plus comment s’en sortir, elles n’arrivent même pas à réaliser ce qui leur arrive, elles sont parfois dans une banalisation de ce qu’elles ont subi. Pour elles, il est devenu par exemple tout à fait banal qu’elles n’aient pas le droit de sortir sans l’autorisation de leur mari.»

    16 h 30 Anne-Sophie Dell’Eva en a vu défiler, des femmes dans des situations dramatiques, en cinq ans à l’UMV. «C’est très lourd émotionnellement, mais je ne travaille pas à 100%, je peux donc me ressourcer. Et nous sommes une bonne équipe, où les autres sont à l’écoute, cela aide. Mais il est vrai que l’on a parfois un sentiment d’impuissance. On voit que certaines sont prêtes au changement, d’autres ne sont pas encore prêtes, pas mûres. On aimerait qu’elles comprennent, mais on se dit qu’on les reverra peut-être. Et parfois, on les revoit…»

    Et malgré le fait qu’elle travaille à l’UMV presque depuis sa fondation, elle reste frappée par le jeune âge de certaines patientes. «On reçoit des jeunes filles, de 18 ou 20 ans, qui sont déjà victimes de violences conjugales par leur copain. Cela ne rentre pas dans le cliché de la «femme battue», et pourtant, il s’agit souvent d’histoires graves, des jeunes filles qui acceptent n’importe quoi par peur d’être abandonnées. Cela me touche beaucoup.»

    Les membres de la petite équipe éteignent les lumières de leur bureau, après avoir jeté un œil sur les rendez-vous qui les attendent le lendemain matin. Pour l’heure, seul un homme, frappé lors d’une virée nocturne. Mais elles savent bien que leur agenda risque de se remplir rapidement.

    Où trouver de l’aide?

    Il existe, dans chaque canton, une ou plusieurs structures d’accueil, de conseil ou d’hébergement d’urgence pour les victimes de violences conjugales ou domestiques, ainsi que des ressources romandes. Tous les cantons possèdent un centre de consultation LAVI, qui vient en aide aux victimes (accompagnement tout au long de la procédure, informations juridiques, soutien psychologique…). De plus, les cantons de Genève, du Valais, de Neuchâtel, Fribourg et Berne ont tous une antenne de Solidarité Femmes , organisation faîtière de maisons d’accueils. Il existe dans chaque canton une ou plusieurs structures d’accueil, de conseil ou d’hébergement d’urgence aux victimes de violences conjugales ou domestiques, ainsi que des ressources romandes.

    Genève

    Centre LAVI, Boulevard de Saint-Georges 72, Genève, 022 320 01 02. Solidarité Femmes, rue de Montchoisy 46, Genève, 022 797 10 10.

    Vaud

    Centre LAVI, Grand-Pont 2 bis à Lausanne, 021 320 32 00.Foyer Malley-Prairie, chemin de la Prairie 34 à Lausanne, 021 620 76 76

    Valais

    Deux centres LAVI: avenue de Pratifiori 27 à Sion, 027 323 15 14, et avenue de France 6 à Monthey, 024 472 45 67. Hébergement au Foyer Aurore, rue de l’Eglise 9 à Sion, et au Foyer Point du jour, rue de l’Hôtel de Ville 16 à Martigny.

    Fribourg

    Centre de consultations LAVI pour les femmes/Solidarité Femmes, case postale 1400, Fribourg, 026 322 22 02.

    Neuchâtel

    Deux centres de consultation LAVI: rue Jacques-Louis Pourtalès 1 à Neuchâtel, 032 889 66 49, et Avenue Léopold Robert 90 à La Chaux-de-Fonds, 032 889 66 52.Solidarité Femmes, place du Marché 8, La Chaux-de-Fonds, 032 886 46 36.

    Jura

    Centre de consultation LAVI, Quai de la Sorne 22, 2800 Delémont, 032 420 81 00.

    Berne

    Solidarité femmes région biennoise, maison d’accueil et centre de consultation, rue du Contrôle 12, Bienne, 032 322 03 44. Service d’aide aux victimes, centre LAVI, rue de l’Argent 4, Bienne, 032 322 56 33.

    Pour davantage d’informations

    Dans le canton de Vaud, à Lausanne, le Bureau vaudois de l’égalité et la Cinémathèque suisse proposent deux films traitant de la violence faite aux femmes. Le 25 novembre 2011 à 18h30, le film Te doy mis ojos (ne dis rien) de Iciar Bollain et Alicia Luna, qui raconte la fuite d’une mère et de son fils, et les tentatives du mari violent de maîtriser ses colères, et le 10 décembre à 21h le film Silent Waters de Sabiha Sumar, qui raconte la vie d’Aïcha, veuve, qui s’occupe seule de son fils dans un Pakistan de plus en plus islamique. www.cinematheque.ch

    Solidarité Femmes Fribourg fête cette année son 25e anniversaire. Une manifestation ouverte à tous se tiendra le 25 novembre sur la place Python de Fribourg. Théâtre de rue, interludes musicaux, apéritif, lâcher de ballons, et une partie officielle s’enchaîneront de 17 h à 19 h 30 environ. En 25 ans, la structure a accueilli plus de 1400 femmes et 1300 enfants, et mené près de 10000 consultations et accompagnements. Infos sur www.sf-avi.ch

    Violence faite aux femmes: un fléau largement sous-estimé

    Deux femmes meurent chaque mois en Suisse Dans notre pays, une femme sur cinq est violentée par un conjoint au cours de sa vie. De 2000 à 2004, l’Office fédéral de la statistique a ainsi recensé 246 femmes victimes d’homicide ou de tentative d’homicide de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. En moyenne, 25 femmes de plus de 14 ans ont été tuées chaque année dans un contexte de violence domestique, soit deux femmes par mois.

    Des lieux d’accueil En 2005, 1435 femmes et 1461 enfants ont cherché refuge dans une maison d’accueil pour femmes. Elles sont près d’un tiers à retourner auprès de leur partenaire après un premier séjour dans un foyer… mais la majorité d’entre elles y reviendront.

    Modifications de la loi Depuis avril 2004, les actes de violences conjugales sont poursuivis d’office. Et depuis juillet 2007, le Code civil permet, en cas de crise, l’expulsion immédiate du domicile de l’auteur de violences domestiques.

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