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    Rencontre: Emmanuelle Antille dépasse ses limites

    Dans son dernier film, l’artiste lausannoise interroge le processus créatif pour capter jusqu’où on est prêt à aller pour suivre ses rêves. Inspirant et introspectif.

    Publié le 
    4 Juin 2018
     par 
    Fabienne Rosset

    Emmanuelle Antille n’aime pas parler d’elle. «Je n’ai pas ce besoin d’étaler ma vie personnelle, parce que j’ai assez de choses à raconter dans mes films.» Franche et passionnée, la vidéaste, photographe et réalisatrice nous reçoit dans son antre créateur surplombant le Léman, côté Villeneuve. Son intérieur parle pour elle. Un magnifique appartement dans un immeuble Art déco, au style épuré, bien rangé et décoré de l’entrée à la cuisine d’immenses tirages photos, d’objets insolites, de cartes postales, de masques singuliers… autant de témoins des rencontres qui ont jalonné le parcours artistique de la Lausannoise depuis ses débuts, à la sortie des Beaux-Arts de Genève, en 1996, et qui nourrissent depuis son processus créatif.

    Expositions, festivals de vidéo, de New York à Vilnius, représentation de la Suisse à la 50e Biennale de Venise, un troisième long-métrage en 2013 avec Miou-Miou et Hanna Schygulla… la quadragénaire n’a de cesse d’explorer les limites de la création pour mieux les dépasser. «C’est une vraie quête, de savoir jusqu’où on est prêt à aller pour suivre ses rêves et plus particulièrement lorsqu’on est une femme artiste, qui doit faire face à des écueils et des résistances spécifiques», nous raconte-t-elle, ses yeux bleus plantés dans les nôtres, les mains caressant la tête de son jack russell.

    Faire entendre sa voix

    Dans son premier documentaire, «A Bright Light - Karen and the Process», présenté à Nyon au festival Visions du Réel et qui sortira à la fin de l’année en salle, elle a choisi de parler de création à travers la figure d’une musicienne culte oubliée: Karen Dalton. «Parce que c’est plus compliqué de faire entendre sa voix quand on est une femme, artiste ou pas.» Un sujet qui fait écho à la prise de position des quatre-vingt-deux femmes pour la parité et l’égalité salariale au dernier Festival de Cannes.

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    Karen Dalton. Une figure magnifique et tragique, musicienne hors pair, égérie de Greenwich Village dans les années 60, amie de Bob Dylan, qui l’a accompagnée à l’harmonica lors de son premier concert à New York. Propulsée en tournée pour faire la première partie de Santana en 1971, Karen a même fait escale au Montreux Jazz Festival. Et pourtant, de cette étoile filante à la voix envoûtante ne reste aucune interview, aucun article, même pas une sépulture, juste dix minutes d’images en noir et blanc et une fin tragique après une longue maladie. Il n’en fallait pas plus pour mettre Emmanuelle sur sa piste. Avec une obsession, celle de la transmission, et un fil rouge artistique: laisser une trace quand on s’en va.

    «Dès que j’ai entendu sa voix, j’ai été bouleversée. Toute sa vie, Karen s’est battue pour faire sa musique et conserver la garde de ses enfants. Elle illustre le besoin de liberté d’expression à tout prix. J’ai mis deux ans pour reconstituer sa vie», explique Emmanuelle.

    Ce projet l’a embarquée dans un road-trip d’un mois et demi et de 8000 km aux Etats-Unis avec ses deux comparses, Carmen Jaquier et Malika Pellicioli. «C’était un voyage merveilleux, intense. Tout le pays était notre terrain de jeu et comme nous étions en tournage avec du petit matériel, nous n’avons eu besoin d’aucune autorisation, car tout le monde s’en fichait. Nous étions de charmantes invisibles, sourit-elle, C’est l’aventure la plus incroyable que j’ai vécue dans ma vie. Chaque rencontre m’a enrichie et la réalité a dépassé la fiction.»

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    Un cadre pour mieux rêver

    Revenue avec cent quarante heures de matériel, Emmanuelle a passé les dix-huit derniers mois à monter son film, «avec deux monteuses géniales: Laurence Vaes et Emilie Morier». Un travail de fourmi pour tirer la substantifique moelle de ces incroyables rencontres nées dans le sillage de Karen. «Chaque jour, je m’imposais d’aller nager en fin de journée pour me laver les neurones, faire un reset. Cette hygiène-là m’a donné plus d’énergie, même si parfois je devais me forcer. Je déteste les cadres, mais je m’en fixe des petits de temps en temps. Paradoxalement, c’est essentiel pour avoir plus de liberté», raconte celle qui a toujours eu horreur de la routine. D’aussi loin qu’elle se souvienne, Emmanuelle la fuit comme la peste.

    Petite fille, elle ne prenait déjà jamais le même chemin pour aller à l’école. En grandissant, elle admet que cette exemption volontaire de journée type est un immense privilège. «Je me bats pour conserver ça, c’est un luxe précieux. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont toujours valorisée dans ma quête créative. Même s’ils savaient que peu de personnes arrivaient à faire ce travail et à en vivre en Suisse, j’ai eu beaucoup de chance d’avoir été prise au sérieux dans mes rêves», conclut-elle, fébrile de présenter son film à son entourage et de faire entendre la voix de Karen. Un portrait en creux au travers duquel c’est aussi sa propre voix qu’on perçoit, car, dit-elle, «jamais je n’ai autant mis mes tripes sur la table que dans ce film.»

    Son actu

    Son long-métrage «A Bright Light – Karen and the Process», sur les écrans romands à la fin de l’année, avec des événements concerts prévus autour de la sortie du film.

     

     

    Sa superstition

    «Des grigris. Des objets que des amis m’ont donnés avant de partir. D’autres sont additionnés au fil du voyage, comme une pierre en forme de cœur trouvée devant un motel où on logeait aux Etats-Unis et qui est depuis sur ma table de montage.»

    Sa valeur phare

    «La naïveté. C’est une valeur en laquelle je crois et qui est en voie de disparition. Oser dire qu’on ne sait pas, penser que tout est possible.»

    Son don inattendu

    «Un goût prononcé pour les voitures de sport. Ma Toyota Celica 6 vitesses, qui commence hélas à pécloter, est l’amour de ma vie! C’est mon côté casse-cou.»

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