
Pour le psychiatre Patrick Lemoine, il est fondamental de (ré)apprendre les vertus et les plaisirs de l’ennui. Dans son dernier livre, il dénonce l’hyperactivisme de nos sociétés.
Femina «S’ennuyer, quel bonheur», c’est le titre de votre livre. Vous y croyez vraiment?
Patrick Lemoine Oui. Je tiens toutefois à préciser qu’en tant que psychiatre, je lutte contre l’ennui pathologique qui est improductif. Celui que je défends dans mon livre est sain et productif. C’est aussi celui de mon enfance. Petit, je grimpais sur un arbre et m’embêtais. Ce n’était pas la joie et je ne profitais pas de ces moments alors qu’aujourd’hui, je m’en souviens avec nostalgie, comme d’une période heureuse.
S’il s’agit d’un sentiment douloureux, pourquoi le défendre?
Il est souvent vécu comme pénible, mais ensuite, il s’en dégage quelque chose de positif. Quoi de plus délicieux que l’ennui de l’amoureux transi qui «attend sa Madeleine»? Certes, on n’apprécie pas sur le moment, mais plus tard, que ne donnerait-on pour pouvoir revivre ces instants où se forgent notre personnalité et notre histoire!
Serait-il donc indispensable de s’embêter?
Oui, pour se construire et se développer, se confronter à soi-même et mieux se connaître. Nous avons besoin de plages d’inactivité. Sans cette expérience, pas d’individu sain.
Cela devrait-il commencer dès l’enfance?
Absolument. Tous ceux qui se sont ennuyés petits s’en sortent bien, comme Albert Einstein. Hélas, les parents subissent une pression sociale et sont mal perçus si leurs mômes se barbent. Pourtant, ils doivent arrêter de se sentir coupables. Stop à l’activisme forcené des mercredis!
D’où vient cette pression?
La société actuelle a horreur du vide… La mondialisation est un modèle hyperactif, perpétuellement à la recherche du progrès.
En a-t-il toujours été ainsi?
Evidemment non, même si l’Eglise catholique a toujours entretenu des rapports troubles avec la notion d’oisiveté. En étant actif, on évite de rester sans rien faire et d’engendrer ainsi des pensées, voire des gestes impurs, comme la masturbation. S’ennuyer rime bien avec glander et la formule: «Qu’est-ce que tu branles?» n’est pas moins éloquente.
Les femmes et les hommes sont-ils égaux sur cette question?
Non, dès l’adolescence, les filles se sentent coupables si elles ne font rien, alors que les garçons s’affalent devant la télé sans problème. Mais cela est en train de changer. En fait, le seul moment où les femmes se laissent aller à l’oisiveté, c’est quand elles sont enceintes.
Quelles sont les règles d’or du «bon» ennui?
Il doit être limité dans le temps et vécu sans contraintes. Certaines périodes lui sont aussi plus propices que d’autres. L’enfance est une période idéale. Ainsi que la maturité autour de la cinquantaine.
Y a-t-il des lieux idéaux pour ce degré zéro de l’activité?
Dans les salles d’attente ou d’embarquement, et pendant les trajets en général. Sur l’autoroute, c’est parfait. Certaines entreprises commencent même à comprendre que des petites plages d’inactivité contribuent à la productivité de leurs employés.
En thérapie, prescrivez-vous des minutes d’ennui?
Oui, à des gens qui sont en burn out. Je leur prescris un quart d’heure de tranquillité deux fois par jour. C’est comme le temps de séchage entre deux couches de peinture, c’est là qu’on cicatrise. |
Bio express
Patrick Lemoine est né à Thonon-les-Bains. Marié, il est père de trois enfants, tous juristes. Auteur d’une thèse en neurosciences, ce psychiatre dirige, sur le plan médical, le groupe de cliniques psychiatriques Orpéa-Clinéa implanté à La Métairie, à Nyon. Il adore passer de délicieuses heures ennuyeuses dans son jardin… Son livre S’ennuyer, quel bonheur! aux Editions Armand Colin.






















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