Un homme, un parfum

Non content d’être l’un des plus grands parfumeurs du monde, Jean-Claude Ellena est aussi un conteur extraordinaire. Rencontre avec un narrateur «nez» à l’occasion de la sortie d’une création qui fleure l’Inde.

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Par Marie-France Rigataux

 

Non content d’être l’un des plus grands parfumeurs du monde,
Jean-Claude Ellena est aussi un conteur extraordinaire.
Rencontre avec un narrateur «nez» dans son laboratoire de Cabris, sur la Côte d’Azur,
à l’occasion de la sortie d’une création qui fleure l’Inde et son «Jardin».

 

Kerala. C'est dans les back-waters, vaste ensemble de lagunes et de canaux qui alimentent
les rizières,que Jean-Claude Ellena a trouvé la clé de son nouveau parfum.
Il décide de mettre la pluie en odeur, capturer une eau qui rend les odeurs plus justes.

 

Pas de parfum sans histoire

Mis en flacon et en mots par Jean-Claude Ellena, ça donne des «Jardins» signés Hermès célèbres dans le monde entier, des cartes postales aux effluves envoûtants. Troisième et dernier opus d’une trilogie d’ailleurs enchanteurs déclinant les «Jardins»: Un Jardin après la Mousson a été concocté au sud de l'Inde, au Kerala. Invitation au voyage...

Mars 2007

Dans la perspective de son «année de l'Inde», Pierre Alexis Dumas, directeur artistique de la maison Hermès, entraîne ses équipes à Calcutta. But de cet exil: s'imprégner d'une civilisation pour mieux la restituer côté couture et côté accessoires. Une fois sur place, Jean-Claude Ellena n’a pas le flash olfactif espéré. «Ça sentait l’antimite partout, plaisante-t-il. Dans les taxis, les maisons, les restaurants… J'ai demandé de pouvoir m'échapper au Kerala.» Ancien comptoir aux épices, la ville de Cochin l'attire. Il s'aventure dans les backwaters, vaste ensemble de lagunes et de canaux qui alimentent les rizières. Il le sent, il tient là son thème. Et une ambiance: celle du renouveau de l’après-mousson quand les trombes d'eau réveillent la nature avant de laisser place à un ciel très bleu. «Telle une étreinte, par l'eau, entre le ciel et la terre», résume-t-il. Il y découvre aussi une fleur particulière, unique à cette contrée, la fleur de longose, ou gingembre papillon. Son parfum entre jasmin et gardénia l'enchante. Il songe alors à «mettre la pluie en odeur, comme un hommage à l'eau». Une eau qui gorge la terre, métamorphose la végétation et rend les odeurs plus claires, plus justes. Le parfum prend corps.

 


Un éléphant fait sa toilette.
Une grenouille couleur de boue prend la pause.

 

Quand il rentre dans son laboratoire à Cabris, il a la formule en tête, courte et intense. Le maraudeur d'odeurs écarte les épices chaudes, violentes, par trop typiques, en faveur d'épices froides comme le poivre, la coriandre, la cardamome, plus subtils; il se souvient d'une citronnade au gingembre pimenté d'un trait de lime, de ce vétiver terreux que les Indiens accrochent aux fenêtres pour en parfumer leur maison. Ainsi naît Un Jardin après la Mousson.

Avant de faire les mélanges, vous noircissez des feuilles, comme un écrivain. Vous savez donc, sans avoir besoin de respirer les mouillettes, ce que le rapprochement de telle et telle molécule donne?
C'est le métier qui fait ça. Je commence toujours par composer sur le papier avant de vérifier mes hypothèses en laboratoire. Seules 200 matières premières me suffisent. Matières naturelles et de synthèse pour lesquelles j'ai mes sources attitrées, les plus qualitatives, dont la famille Rémy à Grasse, Biolandes, IFF, Firmenich… Avec le temps, ma collection s'est restreinte. Je sais exactement où je vais. J'estime d’ailleurs que plus la formule est courte et plus on tend vers l'art. En général, je me contente de 20 à 30 composants et n'utilise jamais de bases, ces mélanges déjà constitués mis à la disposition des parfumeurs. Mon style n'est pas dans la matière mais dans la façon d'utiliser les ingrédients. Je ne veux pas d'un parfum linéaire, mais plutôt d'une fragrance qui évolue au fil du temps.

Vous êtes opposé à la fameuse pyramide olfactive, censée aider la femme dans son choix.
Ce système inchangé depuis les années 1930 ne veut rien dire. C'est de la fausse vulgarisation. Quand vous achetez un tableau, vous ne le choisissez pas parce qu'il y a du vert ou du bleu, mais parce que l'ensemble vous a séduite. La recette n’explique jamais l'odeur. Au contraire, l'énoncé détaillé peut avoir un effet dissuasif. Je n'aime pas le jasmin, donc j'écarte tout parfum qui en contient. S'arrêter aux ingrédients est toujours une erreur. Le parfum, c'est avant tout l'art du mélange qui permet de raconter une histoire.

J'imagine que la force du sillage dépend de la concentration.
Oui et non. Bien sûr, si vous concentrez énormément, vous aurez plus d'intensité, mais c'est plus complexe. Le patchouli, la vanilline, certaines notes fruitées comme la prune sont très tenaces. Ils constituent une réponse facile si on recherche quelque chose qui dure sur la peau. La persistance est une demande récurrente du marketing parce qu'il s’agit d’un critère mesurable. On est dans le quantitatif, pas le qualitatif. Mais est-ce que ça sent vraiment bon? Pour moi, sillage et tenue sont à distinguer. Le sillage, c'est la présence. Il faut qu’elle soit subtile. Je conseille plutôt de remettre du parfum une fois de plus dans la journée.

Après la mousson. Du sol gorgé d'eau s'élève un parfum vif et clair. Une odeur de Jardin...

Existe-il des peaux idéales pour le parfum?
Je dirais les peaux noires, car grâce à leurs alvéoles plus grands que ceux des européennes, elles retiennent mieux les odeurs. En revanche, ceux très fins des Scandinaves, par exemple, provoquent un «glissement» du parfum qui s'échappe rapidement.

Des points névralgiques idéaux?
Derrière l'oreille, au creux des bras et des genoux, et puis où on veut, mais en évitant les poignets où il y a risque d'oxydation à cause des frottements, de la présence de bijoux. Dans la chevelure, je trouve ça magnifique. Mais surtout, il faut conserver son parfum à l'abri de la lumière. Dans une armoire ou au moins dans sa boîte. Dans le réfrigérateur, le bac à légumes est parfait. Pourquoi ne sent-on plus son propre parfum après quelque temps? Pour une raison physiologique. Quand le cerveau reçoit toujours la même information, il envoie un message aux récepteurs olfactifs: «Cette odeur je la connais, je n'en ai plus besoin.» Pour y remédier, il est donc souhaitable de vaporiser ses vêtements ou d'alterner avec un autre parfum. En mettre plus ne sert à rien, juste à incommoder l’entourage.

Vous qui avez été parfumeur dans le secteur recherche chez Givaudan, il y a une vingtaine d'années, avez-vous ramené de nouvelles molécules d'Inde?
Non et ce n'était pas le but. Dans les produits naturels, on trouve des choses très proches de ce que l'on connaît déjà. C'est comme dans la synthèse: il peut y avoir des variantes, mais rien de déterminant. Prenez les muscs: comme les produits musqués plaisaient, toutes les sociétés de composition se sont mises à en faire. On en dispose aujourd'hui d'une cinquantaine. Si on les compare, on réalise qu'avec trois ou quatre d'entre eux, on peut faire la totalité des musqués. Bien sûr, on pourrait lancer une molécule qui n'a plus rien à voir avec ce qui existe, mais personne n'ose plus le faire pour des raisons économiques.

Presque toutes les maisons testent leurs parfums sur des panels de consommatrices avant un lancement. Or Hermès fait figure d'exception dans cette tendance du marketing-roi.
Elle est même la seule qui n'y ait pas recours. J'ai la chance que la direction fasse confiance à ma vision qui, jusqu'à présent, rencontre un public. Je jouis d'une grande liberté. Les seuls tests que je fais en stade de finalisation, c'est sur les bras qui m'entourent, ce qui me permet de remarquer s'il faut un peu plus de bois ou de fleurs, par exemple. J'affine. C'est comme de l'horlogerie suisse.

 

Bio express

Parfumeur Hermès depuis 2004, Jean-Claude Ellena présente un pedigree olfactif hors norme. Encouragé par un père, lui aussi parfumeur, il intègre l'école Givaudan à la fin des années 1960.

En 1976, coup d'éclat avec First pour Van Cleef & Arpels. Et Eau de Campagne pour Sisley. S'ensuivront un nombre de créations à succès comme Déclaration de Cartier; In Love Again, Eau Parfumée au thé vert de Bulgari ou Ambre extrême pour l'Artisan Parfumeur. Auteur chez Frédéric Malle de trois merveilles, il réserve désormais ses talents à Hermès, où il signe aussi les enivrants Hermessence. Il est aussi l'auteur d'un tout nouveau «Que sais-je?» consacré au parfum.

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