Histoire fantastique de la cosmétique

Une encyclopédie en cinq volumes se penche sur l’universalité et l’utilité sociale de la beauté. Une somme que l’on doit à Gallimard et à la Fondation L’Oréal. Surtout une première. Personne, jusqu’ici, ne s’était livré à une aussi vaste enquête. Mise en bouche.

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Par Marie-France Rigataux / Photos: © Lehnert &Landrock, Le Caire - Source: Gallimard Editions


 

Entre 1904 et 1914, Tunis. Le corps exotique, un fantasme occidental. Ici Fathma, tribu algérienne des Ouled Nail.


Une encyclopédie en cinq volumes se penche sur l’universalité et l’utilité sociale de la beauté. Une somme que l’on doit à Gallimard et à la Fondation L’Oréal. Surtout une première. Personne, jusqu’ici, ne s’était livré à une aussi vaste enquête. Mise en bouche.

 

C’est un ouvrage absolument fabuleux. Une mine d’informations exceptionnelles qui rassemble le travail de 300 contributeurs de 35 nationalités, issus de 20 disciplines différentes. Son nom: 100 000 ans de beauté. Soit pas moins de 1300 pages qui explorent l’universalité et l’utilité sociale de la beauté. Des sociologues, anthropologues, psychologues,  philosophes, scientifiques, artistes placés sous la direction éditoriale de l’anthropologue Elisabeth Azoulay signent, tous, des textes remarquables. «Les ouvrages consacrés à ce sujet, précise-t-elle, démarrent à la Renaissance et se terminent à la moitié du XXe siècle. Surtout ils sont généralement centrés sur l’Occident.

 

Un étonnant constat

Il nous a semblé impensable en 2009 de réfléchir comme si on n’appartenait qu’à un seul continent. En ces temps de mondialisation, nous avons souhaité évoquer la beauté humaine dans son universalité et remonter aussi loin que possible.» Une entreprise titanesque confiée à des chercheurs du monde entier. Histoire de mieux cadrer ce vaste sujet, Elisabeth Azoulay explique: «Nous avons défini la beauté en ces termes: toutes les transformations que l’homme a fait subir à son corps et à son visage pour se construire et vivre en société. Avant l’écriture, peut-être en même temps que le langage, le corps humain a été chargé d’inscriptions pour préciser le genre auquel il appartient, la hiérarchie du groupe. Cela fonctionne un peu comme une carte d’identité.» «Rien de plus profond que la peau», résume Valéry. Cette encyclopédie en atteste. Survol, en cinq périodes et autant de tomes, en compagnie d’Elizabeth Azoulay.

 

 

La préhistoire

Où l’on découvre que la beauté accompagne le genre humain depuis des centaines de millénaires! Par l’extrême sophistication de leurs parures et de leur mise, nos lointains ancêtres prouvent qu’ils avaient déjà une ambition esthétique fameuse. Les homo sapiens, entre -300 000 et -200 000, étaient déjà en quête de beauté. On a retrouvé des colorants minéraux utilisés sur des supports souples, peau humaine ou animale, qui date de cette période-là. Des colorants minéraux soigneusement stockés à plusieurs kilomètres de l’endroit où on les avait prélevés, à savoir une grotte. Les premières sépultures ont permis de casser une idée véhiculée par le cinéma et la BD selon laquelle l’homme des cavernes, vêtu d’une peau de bête, était un être sale, frustre, qui tirait sa femme par les cheveux. Pour preuve on a retrouvé dans la plaine du Don le squelette d’un jeune homme de 33 ans, entouré de milliers de perles polies et perforées de diverses tailles en défense de mammouth. L’art figuratif de la préhistoire, à partir de -40 000, dévoile l’existence sur de petites statuettes du maquillage, de tatouages, des coiffures et moultes interventions sur le corps.

 

L’Antiquité

Les débuts de l’agriculture, en -10 000, vont amorcer un virage. Les groupes humains vont augmenter en taille, se sédentariser, se structurer et un premier phénomène d’urbanisation apparaît, un peu plus précoce au Moyen-Orient.

Ce tome-là se scinde en six chapitres. Aux références esthétiques déjà assez connues comme celle de l’Egypte, de la Grèce, de Rome, sont venus s’ajouter l’Inde, la Chine, les Olmèques, civilisation mère des Mayas et des Aztèques, aux gestes de beauté très ambitieux. Les pratiques d’embellissement visent à modifier le corps à différents degrés. On distingue les procédés définitifs qui marquent le corps toute la vie durant, comme la déformation crânienne, des pratiques réversibles: tatouages, scarifications, incrustations dentaires. Autant de canons de beauté qui sont censés rapprocher hommes et femmes d’un modèle divin. Significatif d’un mouvement qu’on retrouve partout dans l’antiquité: les icônes de beauté, ce sont les dieux. A la lecture des textes, on découvre aussi combien les rides étaient déjà, dans la Rome antique, une véritable hantise. Un beau teint impose l’élimination des excroissances, bourgeonnements et autres taches de rousseur. Pour l’élite féminine, il était déjà très important de se distinguer des paysannes. On retrouve ce goût pour la pâleur en Inde, en Chine, au Moyen-Orient. Alors que pour les hommes, le bronzage était mieux toléré – ils pouvaient présenter une peau hâlée sans être des paysans, puisqu’ils partaient à la guerre, à la chasse – les femmes devaient présenter une peau laiteuse.

Du Moyen Age au XIXe

Cet autre tome dévoile un monde médiéval sublime, très ouvert, étonnant de créativité. Ainsi de l’épilation des sourcils et des cils, du début de la coiffure qui permet d’augmenter la taille du front comme en témoigne le portrait d’une jeune femme peint en 1470. Un intérêt esthétique du Moyen Age occidental selon une idée obsessionnelle de l’homme pour qui la pilosité était liée à l’animalité. A l’âge classique de la civilisation arabe, on repère un personnage, le zarif (pour raffiner), sorte de dandy, lettré très sophistiqué dans sa mise, qui ne fréquente que les milieux intellectuels cultivés, maîtrise l’art de cuisine, fabrique lui-même des produits cosmétiques. Les pages consacrées à la cour du Roi-Soleil renvoient à l’extrême sophistication masculine avec ses perruques, la pratique du maquillage, les rubans et les dentelles qui confirment une sophistication dans la mise. Celle-ci va faire les frais, à la fin du XVIIIe, en Europe, de ce qu’on appelle la révolution bourgeoise. Il n’est plus du tout légitime pour un homme de se soucier autant de son apparence. Le costume masculin devient noir, sombre. On revisite ce que doit être un homme. On lui retire le maquillage, mais on l’autorise à sentir bon, à soigner sa barbe, sa moustache, sa chevelure.

 

 

Le modernisme

Elle démarre à peu près au milieu du XIXe. Une période au cours de laquelle des dizaines d’inventions ont une portée énorme, comme l’électricité qui influence la beauté. On n’est pas pareil à la lumière des bougies ou de l’électricité! La chimie de synthèse, la pétrochimie vont permettre l’industrialisation de cosmétiques aux propriétés inédites. Et partant une grande démocratisation de tous ces produits et l’apparition de l’industrie cosmétique comme on la connaît. La diffusion du miroir, autrefois considéré comme un objet de luxe, marque, lui aussi, un tournant. Grâce aux armoires à glace qui font leur entrée dans les trousseaux, on se découvre enfin en entier, nu. Pareil pour les photos: les gens étaient si peu habitués à se voir qu’on raconte qu’il leur arrivait de confondre leur portrait avec celui d’un autre.

La beauté a toujours été déterminée par des considérations religieuses et politiques. Durant toute la première moitié du XXe nous restons héritiers des siècles précédents avec une certaine idée de la race. Sorte de canon de beauté tragique qui évalue la personne en fonction de son apparence et a donné lieu aux tragédies que l’on sait avec les Indiens, les Noirs, les Juifs, toutes ces idéologies totalitaires. Le XXe siècle se termine mieux qu’il n’a commencé avec l’idée qu’il existe de la beauté partout dans le monde.

Le futur

Il ne s’agit pas ici d’un travail de prévision, mais plutôt de pointer les idées de fond capables de conditionner la beauté future. Aura-t-on encore autant besoin de marquer la différence entre les hommes et les femmes? Que deviendront les genres alors que dans le domaine de la reproduction on a, aujourd’hui, de plus en plus recours à une assistance médicale, allant de la contraception à la conception in vitro, aux mères porteuses, peut-être bientôt à la systémisation au travers de l’utérus artificiel, peut-être du clonage? Allons-nous vers plus d’androgynie? Ou, au contraire, vers une hyperaccentuation de la différence?

Une autre question majeure porte sur le vieillissement. Ou plus exactement l’allongement de la vie. Quincas, sexagénaires, septuagénaires en pleine forme vont avoir à conserver un physique qui leur permettra de garder une activité sociale, professionnelle, sexuelle. Ils vont vouloir se battre pour exister socialement, reformer des couples, ne pas être rangés au rang des rebuts. Le métissage va s’accélérant dans des grandes villes: va-t-on vers une sorte de personnage un peu métissé? adoptant les mêmes modes ou va-t-on refabriquer des différences pour ne pas tous se ressembler?

 

Elisabeth Azoulay, le goût des autres

Diplômée de l’Ecole normale supérieure en sciences sociales, détentrice d’un DEA en économie politique et histoire de la pensée économique, Elisabeth Azoulay, d’abord enseignante, a créé Babylone Conseil pour accompagner de grandes entreprises et institutions dans leur réflexion stratégique, leur communication. Elle dirige aussi Babylone Productions spécialisé dans la réalisation de portraits filmés de grands intellectuels et artistes contemporains et Babylone Editions, société éditrice de Médium, revue dirigée par Régis Debray et d’une collection de portraits «dans l’atelier de…».

100 000 ans de beauté,
Ed. Gallimard,
en vente chez Payot
au prix de 249 Sfr.

 

 

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