Dossiers

L’invité qui se fait interviewer chaque matin dans la chronique 120 secondes, sur Couleur 3, c’est lui. Le Ken blond qui joue dans la troupe d’impro lausannoise Avracavabrac? Lui aussi. L’auteur de l’ouvrage de vulgarisation Institutions politiques suisses, au programme des écoles et gymnases vaudois? Encore lui. Ignacio Chollet, ce faux agriculteur de Bottens dont les aventures cartonnent sur le Net? Toujours lui! Comédien, chroniqueur, auteur, le Vaudois Vincent Kucholl se cache derrière bien des visages. Pour mieux s’y retrouver. Portrait.
On prétend qu’il est arrogant, voire froid. On dit aussi qu’il n’est jamais vraiment lui-même. Les journalistes qui l’ont interviewé et certains de ses amis Facebook affirment même qu’il est érudit. Comme sur toute célébrité, fut-elle locale, on raconte beaucoup de choses sur Vincent Kucholl. Et parfois n’importe quoi. Attablé sur une terrasse du Lavaux, par un après-midi ensoleillé, le comédien romand observe le lac derrière ses lunettes noires. Au loin passe un bateau de la CGN. «C’est soit le Henry-Dunant, soit le Général-Guisan, commente-t-il. Contrairement au Ville-de-Genève, ils ont tous deux le poste de pilotage au deuxième étage.» Voilà bientôt trois heures que Vincent Kucholl se raconte. Lui qui reconnaît volontiers n’être «pas très l’aise» en présence d’inconnus se montre étonnamment volubile. Et prodigue d’anecdotes. «Quand j’étais petit, mon grand-père possédait un livre sur les bateaux du Léman. Je peux citer les noms de tous les bâtiments Belle Epoque. La Suisse, le Rhône, le Savoie, le Simplon, le Montreux ont une cheminée jaune. Il y a aussi l’Helvétie, le Vevey et l’Italie. Mais c’est inutile de savoir ça. Je mémorise des choses qui ne servent à rien. Absurde.»
Quoique. Car Vincent Kucholl ne connaît pas que la flotte de la CGN sur le bout des doigts. Il s’avoue curieux: «J’aime bien savoir des choses.» L’histoire géo-politique le passionne. La faute, sans doute, à ses études en Sciences po. Licence, d’abord, suivie d’un Diplôme d’études approfondies (DEA) en politique publique. Puis virage à 180 degrés: après un an d’assistanat à l’UNIL, il s’inscrit dans une école de théâtre à Genève, mais continue à travailler à l’université parallèlement à ses cours d’art dramatique. «Le matin, je me roulais par terre en faisant le clown, et l’après-midi, je corrigeais des étudiants. Je faisais vraiment le grand écart. Alors je me suis cherché un boulot qui me prenne moins la tête.» En 2002, il rejoint les Editions LEP Loisirs et Pédagogie comme magasinier. Sauf qu’une formation universitaire, ça laisse des traces. Dans les stocks, Vincent tombe sur un livre consacré aux institutions politiques suisses «complètement désuet, incomplet et moche». «J’ai signalé à l’éditeur que le bouquin avait besoin d’une mise à jour et il m’a répondu: «Ok, vas-y.» Mais je me suis vite rendu compte que c’était mettre un emplâtre sur une jambe de bois, alors j’ai proposé d’écrire un nouveau livre sur le sujet.» Paru en 2005, Institutions politiques suisses, nouvelle version, rencontre un succès inespéré: 150 000 exemplaires écoulés jusqu’à aujourd’hui. L’ouvrage est le premier d’une collection illustrée par Mix & Remix, dont Vincent Kucholl est le directeur. «C’est un titre un peu pompeux qui fait plaisir à ma mère.» Il sourit. «Mais quoi que je fasse, elle en est fière.»
A l’entendre, garder un pied dans ce qu’il appelle «le monde sérieux» est essentiel. Le comédien n’a plus la télé. Ca ne lui manque pas. «Je l’ai jetée il y a trois ans, mais j’en consomme encore un peu sur le Net.» En revanche, il se lève à 5 heures tous les matins et commence sa journée en lisant les journaux. C’est précisément l’actualité qui lui sert d’inspiration pour 120 secondes, la chronique qu’il tient sur Couleur 3, juste avant 8 heures. Dans cette interview téléphonique, il incarne un personnage de son invention. Chaque jour différent. A partir du 29 août, ses chroniques seront filmées et diffusées sur Internet. Plus question de travailler depuis son domicile. Grimé, Vincent jouera les faux invités dans les studios de Couleur 3. Il s’en réjouit car à la radio, il est comme en famille. «J’ai toujours bossé avec des potes. Quand on travaille avec quelqu’un, on passe beaucoup de temps avec lui. Si ce n’est pas une personne avec qui on s’entend et avec qui on peut rire, c’est chiant.» D’ailleurs, Vincent Veillon, animateur et producteur de la matinale, est un ami. Pas facile d’avoir un pote comme boss? La question est immédiatement balayée: «J’ai un statut d’indépendant, donc je n’ai pas de patron, je n’ai que des clients. Pour moi, cette différence est importante.» Vincent Kucholl s’est mis à son compte en 2007. Un choix «risqué», dit-il. «L’avenir est parfois angoissant, car ma situation est un peu précaire. Il m’est déjà arrivé de me dire que je devrais avoir un job fixe. Mais quand on est employé, il faut obéir…»
Indépendant dans l’âme - «je tiens ça de mon père» - le bonhomme a, au fond de lui, un sale gosse qui se manifeste lorsqu’il pousse l’humour jusqu’à l’impertinence. Le règlement de la RSR interdit de donner des noms de marque à l’antenne? Durant un match de foot qu’il commente en direct à la radio avec Duja et Didier Charlet, il y a quelques années, Vincent Kucholl cite dans son micro tous les labels possibles et imaginables. Le dérapage remontera jusqu’aux plus hautes instances. Direction fâchée, avertissement. «C’était anthologique. On a fait tout ce qui était interdit. Certains commentaires étaient drôles, mais graveleux. Je n’aime pas trop la vulgarité, en plus.» Ironie du sort, c’est justement un personnage qu’il trouve «un peu vulgaire» qui a fait connaître le visage de Vincent Kucholl aux auditeurs romands: Ignacio Chollet. Les aventures de l’agriculteur originaire de Bottens en voyage à Sydney – onze vidéos au total, réalisées par Vincent Veillon - ont été visionnées plus de 600 000 fois sur les sites de vidéo en ligne. Il arrive souvent qu’en soirée, on lui tape sur l’épaule lorsqu’on le reconnaît. «Les gens sont un peu déçus parce que je ne suis pas le personnage mais juste quelqu’un de normal. Mais je n’ai pas à me plaindre, c’est vraiment un problème de riche. Ce serait bien pire d’avoir faim.»
En sirotant sa bière, Vincent Kucholl s’absorbe à nouveau dans la contemplation du Léman. Deux bateaux à moteur glissent sur le lac. «Le premier, c’est l’armée, et l’autre, c’est la gendarmerie. Eux, ils ont une priorité absolue. Plus que la CGN.» Mais la digression s’arrête là. «Dans 120 secondes, je ne joue que des personnages, mon nom n’est jamais cité. J’aime bien cet anonymat.» D’où une certaine angoisse lorsqu’on lui demande de tomber le masque et de se servir de sa vraie voix, comme il l’a fait cet été pour Les vieux dans les yeux, une série de reportages diffusés sur la Première. «Je dois être moi. C’est dur. Ça me fait peur de ne pas pouvoir me cacher derrière un personnage.» En 2005, c’est d’ailleurs sous le pseudo de Vincent Golay - «c’est le nom de ma mère et de mon grand-père, qui était journaliste à la radio» - qu’il a signé Institutions politiques suisses. «Ca m’ennuyait d’utiliser Kucholl, je me disais que mes anciens profs d’uni risqueraient de me juger et que j’aurais l’air ridicule.» Depuis, Vincent Kucholl a co-écrit La Suisse mode d’emploi et Economie suisse pour le même éditeur. Sous son vrai patronyme. Car parfois, ce grand timide assume. Comme lorsqu’il se produit sur scène avec Avracavabrac, la troupe d’impro lausannoise qu’il a cofondée. «Là, je n’ai jamais le trac. C’est une récréation. Il y a des moments où c’est jubilatoire, magique. Mieux que du bon sexe! Et les spectateurs sont quand même très gentils avec nous. On ne se jette pas dans la gueule du loup.»
Voyage au bout de l’ennui
Le théâtre le démangeait depuis petit. «Mais je n’osais pas me lancer. J’avais un camarade de classe qui faisait déjà du théâtre et je me disais que si je commençais, j’allais être nul à côté de lui. Peur de ne pas être à la hauteur. Un raisonnement de con.» C’est à l’école de recrues que se fera le déclic. «Je faisais rire les gens dans ma section. C’est là que j’ai appris à imiter tous les accents. A l’armée, j’ai aussi beaucoup appris sur les humains. Pour moi, cette expérience a été super riche.» Silence. «Mon père, qui a été objecteur de conscience et se trouvait en prison quand j’étais dans le ventre de ma mère, déprime quand il m’entend dire ça…» Pendant son service militaire, Vincent Kucholl rencontre le comédien Matthias Urban. Ensemble, ils montent Les Ouahs. Le trio remporte en 1999 le Prix Nouvelle Scène. Vincent Kucholl est alors en fin d’études. Parallèlement, il joue aussi avec Avracavabrac, mais toujours en amateur. «Ca m’a botté les fesses. Je me suis dit: j’assume. D’autant que je ne voyais pas très bien ce que je pourrais faire avec une formation en sciences po. A part journaliste.» Sur scène, le comédien a joué des classiques – Shakespeare, Beckett – et dans la version théâtrale du film Festen. «La dernière pièce dans laquelle j’ai joué, c’était La tempête, à Kléber-Méleau. Lorsque les lumières se sont rallumées à la fin, ça m’a fait un choc: il n’y avait que des spectateurs avec des cheveux violets! Le théâtre poussiéreux, ça ne me fait pas vibrer. C’est mou. Ça m’endort.»
Vincent Kucholl savoure sa chance. Ses différentes casquettes lui accordent un privilège rare pour un acteur: celui de pouvoir choisir. «Je n’aimerais pas vivre que du théâtre et devoir accepter n’importe quoi juste pour avoir du boulot.» Ecrire une pièce? L’idée le travaille. «J’y songe depuis deux ans. Ca parlerait de toutes ces fêlures, ces souffrances banales et parfaitement classiques chez les humains qui ont passé plus de 30 ans sur Terre… Un sujet hyper vaste qui ne veut rien dire! En fait, ça parlerait forcément de moi, ça serait très intime, c’est pour ça que j’ai du mal à m’y mettre. Quand je commencerai, il sera peut-être trop tard.» A 35 ans, le comédien commence à ressentir les premiers picotements de la peur de vieillir. «Depuis deux-trois ans, je me dis: «Il faut vite que je réussisse ma vie!» A l’époque des Ouahs, on nous conseillait de monter faire carrière à Paris, mais ça ne m’intéressait pas. J’aime bien être à Lausanne. C’est en Suisse, et la Suisse, c’est mon pays. Peut-être que je devrais avoir plus d’ambition?» Une fillette traverse la terrasse devant lui. «Tous mes potes, ou presque, on des gosses. Ca me titille beaucoup. Mais je pense que je n’aurai jamais d’enfants. Je suis trop exigeant avec les femmes. Attention, je vais dire une phrase de romantique à la con: peut-être que j’ai peur de tomber amoureux.» Et hop!, il dévie la conversation avec une pirouette: «Tiens, elle a les mêmes chaussures que moi, la petite fille.»
Il faut dire que Vincent Kucholl sort rarement de sa réserve. On le lui reproche parfois. «C’est vrai que je ne suis pas très chaleureux, de prime abord. Dans le milieu du théâtre, il y a beaucoup d’effusions. Les gens vous serrent dans leurs bras en disant: «Ah, je suis tellement content de te voir!» C’est un peu ridicule. Or, comme je ne suis pas aussi tactile, on se moque de moi parce que je reste planté là, les bras le long du corps.» Si sa timidité en fait sourire certains, la grande culture du comédien suscite, elle, plutôt l’admiration. Même si le principal intéressé ne se considère pas du tout comme un érudit. Ou alors «de pacotille», selon lui. «C’est surfait, dit-il de cette réputation. Je lis peu de livres. Je n’ai pas d’auteur préféré. J’adore Boris Vian, mais c’est tellement banal… En fait, je ne me trouve pas très original. Je suis un cliché de gendre idéal blond d’un mètre huitante qui fait sérieux. Ken, voilà ! Ce n’est pas très rock’n’roll.» Il rit. «Mais comme tout le monde, je suis un tout petit peu narcissique, quand même. Trop, vous trouvez?»
Où le voir
Sur scène avec la troupe d’impro Avracavabrac. Programme de la saison
Où l’entendre
Dès le 29 août 2011 dans «Lève-toi et marche», la nouvelle matinale de Couleur 3, du lundi au vendredi de 6 h à 9 h.





















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