Donner du sens à sa maladie

Par Marie-Claude Martin

 

 

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Par Marie-Claude Martin

 

 

 
Thierry Janssen, chirurgien devenu psychothérapeute,
plaide pour une médecine qui crée de la santé au lieu de
seulement guérir des maladies.

 

A 5 ans, il décide de devenir chirurgien après que sa mère lui ait présenté son médecin. «Il m’est apparu comme un superhéros, le sauveur de maman». Vingt ans plus tard, Thierry Janssen devient chirurgien urologue dans différents hôpitaux de Belgique. Après onze ans d’activité, au sommet de sa renommée, il décide de tout quitter parce qu’il se sent frustré de ne pas pouvoir parler davantage avec ses patients. Il renoue alors avec ses passions d’adolescence: égyptologie, philosophie et anthropologie. Toujours passionné par l’acte de guérir, il s’inscrit quatre ans dans une école de guérisseurs aux Etats-Unis avec l’argent gagné pendant un an comme… directeur de la maison Armani, Paris. «La mode ne m’a jamais vraiment passionné, mais j’aimais le défi et je voulais me prouver que je pouvais sortir du formatage.»

Thierry Janssen est à l’image de la médecine qu’il promeut: humaniste et interdisciplinaire. Devenu psychothérapeute, il a écrit plusieurs ouvrages et enseigne aux professionnels de la santé, dans divers hôpitaux et facultés de médecine. Son dernier ouvrage s’intitule La maladie a-t-elle un sens? A travers le témoignage de nombreux patients, ce livre très documenté plaide pour une médecine qui réconcilie l’homme avec la nature, donc avec lui-même.

Femina Le français n’emploie qu’un seul mot pour dire qu’on ne va pas bien: maladie. C’est un peu court, selon vous. Pouvez-vous dire pourquoi?

Thierry Janssen L’anglais, langue de la précision scientifique, distingue trois niveaux. Disease: la maladie considérée d’un point de vue biomédical. Il s’agit de soigner des pathologies. Illness: la maladie vécue en tant qu’expérience subjective par le patient. Il s’agit de guérir un mal-être. Enfin, Sickness: la maladie en tant que phénomène collectif, culturel et social.

La sickness, est-ce aussi la manière dont les peuples «métaphorisent» leur maladie?

L’anthropologie nous a montré que les êtres humains définissaient leurs maladies à partir de l’idée qu’ils se font de la réalité. A chaque culture ses représentations, ses particularismes médicaux: en France, pays très attaché aux arts de la table, le foie est souvent incriminé comme origine des maux de tête ou des éruptions cutanés. En Allemagne, qui a vu la naissance du romantisme, ce mouvement qui glorifie les sentiments, c’est le cœur qui au centre de toutes les attentions tandis qu’aux Etats-Unis où le protectionnisme est toujours une tentation, ce sont les virus et les allergènes qui ont «la cote».

Vous dites même que certaines manifestations corporelles considérées comme normales ne se retrouvent pas partout.

C’est le cas de la ménopause. Chez les Tin Dama de Papouasie, les femmes ménopausées n’ont aucun des désagréments que l’on connaît ici. Il faut dire qu’après leurs dernières règles, les femmes changent de nom et de statut et que leur époux, considérés comme veufs, ne peuvent plus rien leur imposer. Mieux, elles ont enfin le doit de vivre leur vie sexuelle avec les partenaires de leur choix. De là à conclure que certains symptômes sont influencés par la culture de ceux qui les manifestent…

Vous reprochez à la médecine occidentale de ne s’occuper que de la maladie pathologique, disease . Mais n’est-ce pas sa vocation?

Bien sûr, et je ne remets pas en cause ses succès, souvent spectaculaires. C’est une médecine efficace et performante. Mais elle est soumise à un paradoxe. A l’inverse de la médecine chinoise, par exemple, où tout l’art du soignant est de maintenir en bonne santé, la médecine occidentale n’existe que parce qu’il y a des malades. Plus il y a en, plus elle justifie son efficacité, et plus elle justifie son efficacité, plus elle est rentable. C’est une course en avant effrénée.

Pourquoi a-t-elle pris ce chemin?

A partir du XVIIe et VXIIIe siècle, sous l’influence des Lumières et de leur rationalisation extrême, on a séparé le corps, jugé inférieur, de l’esprit. Du coup, la médecine a perdu sa vision d’ensemble: elle a morcelé la réalité, s’est technologisée et a perdu la conscience de tous les liens qui font la vie. La médecine occidentale s’adresse avant tout au corps biologique, au corps objet. On dit «avoir une maladie», et non pas «être malade», comme s’il s’agissait d’une affection totalement extérieure à nous, qu’il suffisait de combattre et de vaincre. Or, nous sommes un tout, indivisible. Aujourd’hui, nous avons besoin de réanimer la machine corporelle, d’y mettre des émotions, des rêves, des espoirs, du sens.

Redonner du sens n’est-ce pas ouvrir la porte au tout psychologique? On est tous tenté de trouver une bonne raison de tomber malade…

Il faut se méfier des thérapeutes qui considèrent les maladies comme l’expression physique de problèmes psychologiques ou de conflits intérieurs. C’est très dangereux d’appliquer des interprétations toutes faites, car la maladie est toujours multifactorielle: hérédité, environnement, mauvaises habitudes alimentaires, comportements, etc. Il ne s’agit pas de chercher le sens, mais de donner du sens, à la fois signification et orientation, à sa maladie.

Et pourquoi?

Parce que le besoin de sens est un besoin fondamental de l’être humain. Il lui est nécessaire pour se représenter le monde, se construire des repères et y trouver sa bonne place. Attribuer un sens c’est générer de l’espoir, permettre de se projeter dans le futur. C’est donc une composante importante de la guérison. Nous ne sommes pas coupables de nos maladies, pas plus que nous n’en sommes les victimes impuissantes, en revanche nous sommes responsables des différents processus qui l’ont créée. Nous passons ainsi de la maladie à soigner à la maladie à écouter.

Car la maladie est un signe de santé, dites-vous. N’est-ce pas une provocation?

Pas du tout! Quelles que soient ses causes – alimentaires, environnementales, sociales ou professionnelles – la maladie survient parce qu’un manque ou un déséquilibre s’installe dans sa vie. Pour l’organisme ce sera l’occasion de développer suffisamment d’immunité, d’éliminer certaines toxines ou de combler les déficits. Et pour l’individu de retrouver son aisance physique, de sauvegarder son intégrité psychologique ou de redéfinir son idéal spirituel. Cette vision positive de la maladie n’est pas nouvelle. Elles constituent le fondement de nombreuses médecines traditionnelles, parfois millénaires, comme l’ayurvéda.

Pour réussir à donner du sens à la maladie, il faut aussi échapper aux croyances qui nous leurrent. Laquelle serait la nôtre aujourd’hui?

Notre modernité s’est construite sur une croyance qui peut nous détruire: la peur de la nature, la nature ennemie. Le philosophe John Locke a même osé prétendre que «la voie du bonheur était la négation de la nature.» L’être humain n’est pas en dehors de la nature, il en fait partie intégrante. Du coup, nous passons notre vie à réparer ce que nous abîmons.

Est-ce la raison pour laquelle vous dites que le cancer est la maladie de la civilisation? Sa métaphore?

Oui, il traduit bien notre comportement face à la nature. Le cancer est fait de cellules très vivantes, presque aussi puissantes que celles des embryons en termes d’énergie, qui prolifèrent et occupent tout le terrain jusqu’à tuer le corps qui l’accueille et qui lui permet de vivre.

 

Bio Express

Thierry Janssen, chirurgien devenu psychothérapeute, milite pour une médecine qui crée de la santé au lieu de seulement guérir des maladies. Le corps est au centre de sa réflexion.

La maladie a-t-elle un sens?,
Thierry Janssen, Ed. Fayard, 351 p., 2008.

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