Dossiers
Des orphelinats de Ceausescu aux harcèlements sexuels d’un employeur suisse en passant par la prostitution forcée en Italie, Carmen a survécu aux pires abus. Aujourd’hui, cette Roumaine travaille comme nounou en Suisse.
J’ai grandi dans un orphelinat avec ma sœur jumelle. Ma mère nous a abandonnées à la naissance. Elle est partie sans nous donner de noms. La sage-femme nous a prénommées Carmen et Monica.
C’était en 1985, sous Ceausescu
Les orphelinats roumains ressemblaient à des poulaillers et encore, je suis sûre que les animaux étaient mieux traités que nous. On dormait à deux par lit. C’était sale, des enfants criaient sans arrêt la nuit, se balançant continuellement d’avant en arrière. On n’avait ni eau chaude, ni douches. Les toilettes, au fond de la cour, étaient dégoûtantes. Mais le pire, c’était les grands. Ils faisaient la loi. On était leurs larbins. Un jour, une grande m’a obligée à garder les mains sous un jet d’eau froide pendant une demi-heure. J’avais refusé de voler une paire de chaussures pour elle. Je ne sentais plus mes mains, c’était horrible. Les éducateurs laissaient faire. Deux ou trois s’occupaient de nous. Les autres attendaient leur salaire à la fin du mois. Notre chance, à Monica et moi, c’est d’avoir toujours été ensemble. Fin 1989, Ceausescu est mort. A vrai dire, ça ne changeait pas grand-chose pour nous, à part l’aide humanitaire et les camions qui débarquaient des produits que l’on avait jamais vus avant.
En 2002, du jour au lendemain, l’orphelinat a fermé
On nous a envoyés dans un autre centre. J’allais avoir 18 ans, l’âge où de toute façon l’Etat roumain ne nous prend plus en charge. C’était la rue qui m’attendait. L’école n’a jamais été mon truc... J’étais déboussolée. Monica, elle, est devenue femme de ménage chez l’un de nos anciens éducateurs. Les assistants sociaux de l’orphelinat m’ont aidée à retrouver un de mes frères chez qui je suis partie vivre. J’ai survécu de petits boulots et en 2006, mon frère m’a proposé de partir en Italie pour devenir serveuse. Un de ses amis est venu me chercher, j’ai vu qu’il lui donnait beaucoup d’argent. Je suis partie en bus avec ce type. Je pensais que c’était pour le meilleur... Mais c’était pour le pire. Je me suis retrouvée enfermée dans un appartement. Mon frère m’avait vendue à un proxénète. Il a confisqué mes papiers et m’a fait travailler dans un bordel clandestin. On y accédait par une porte de garage. Je n’avais jamais rien vu d’aussi sordide, même dans les orphelinats...
La passe durait au maximum 11 minutes
Une sirène sonnait si on dépassait le temps. J’ai essayé de m’enfuir. Comme dans les films, j’ai noué des draps et les ai attachés à la rampe du balcon. J’ai commencé à descendre mais au moment où j’allais mettre les pieds par terre, le proxénète était là à m’attendre. Il m’a battue. Je suis retournée au tapin. Je n’avais pas le choix. C’est la police italienne qui m’a sauvée, deux mois plus tard. Elle a débarqué un soir, armée jusqu’aux dents, un vrai raid! J’ai été arrêtée puis envoyée dans un centre de la Croix-Rouge avant d’être rapatriée en Roumanie.
Mon ancien éducateur, Bogdan, m’a remise sur pied
Je suis restée deux mois à l’hôpital. J’avais été sérieusement maltraitée, je faisais des cauchemars et des insomnies terribles. Puis j’ai commencé une formation de serveuse. Mais je n’arrivais pas à m’en sortir. Quel genre d’avenir pouvais-je avoir? On est stigmatisé d’avance quand on vient d’une institution. On nous appelle les «handicapés».
Un jour, ma sœur m’a dit qu’une ancienne de l’orphelinat avait trouvé du travail en Suisse comme nounou. Je l’ai contactée. Elle a dit qu’elle pouvait nous aider, que des familles en Suisse cherchaient des filles au pair. Elle avait un salaire fixe, un toit, un travail, peut-être même un avenir... C’était mieux que de rester en Roumanie à attendre que rien n’arrive. Elle nous a trouvé deux familles. On s’est débrouillées pour trouver de quoi payer le bus.
Une nouvelle fois, c’était le grand saut!
Surtout pour Monica qui n’avait jamais quitté la Roumanie... Elle s’est retrouvée à Zurich et moi à Bienne. Je devais m’occuper de deux petites de 2 et 3 ans dans une famille de Kosovars. Les parents étaient ouvriers. Je devais m’occuper des filles toute la journée. Je faisais aussi le ménage et je préparais à manger pour toute la famille. La femme ne m’aimait pas. Dès que je mettais une jupe un peu courte, elle me criait dessus en me faisant comprendre que j’avais l’air d’une prostituée.
Un après-midi, son mari a voulu me toucher
Il ne travaillait pas ce jour-là. Je jouais avec les enfants sur le lit. Il s’est assis à côté de moi et a commencé à me tripoter devant les filles. J’ai crié et bondi hors du lit. Les petites se sont mises à pleurer. Ça l’a calmé... Mais le soir même, sa femme m’a mise dehors sous prétexte que j’avais coupé les cheveux de sa fille. Je me suis retrouvée dans la nuit et le froid, sans argent. Heureusement, j’avais ma sœur. Elle est venue me chercher en train. Sa famille m’a hébergée le temps que je trouve une autre place de nounou.
Depuis cette mauvaise expérience, je vis en Suisse allemande
J’ai changé plusieurs fois de familles, toujours des Kosovars. Ça ne se passait pas toujours bien. Au début j’étais naïve, je racontais d’où je venais. Mais je me suis vite rendu compte qu’à leurs yeux j’étais une moins que rien car je n’avais pas de parents. Du coup, ils m’exploitaient encore plus. Alors je me suis inventée une famille en Roumanie, un père et une mère qui m’aiment, des frères et sœurs qui m’attendent chaque été quand je rentre... Je me suis aussi créée une identité, un faux nom au cas où la police me poserait des questions dans la rue car je n’ai pas de permis de travail. Dans la famille où je vis maintenant à Zurich, je travaille au noir, je touche 400 Sfr. par mois et je m’occupe d’un petit garçon. Je suis bien dans cette famille, cela fait plus de six mois maintenant. Mais je ne vais pas faire ça toute ma vie. Ce que je veux vraiment, c’est me marier ici, en Suisse, pour obtenir la citoyenneté, et avoir enfin mon appartement, mon chez moi.»













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