Dossiers
Angolaise d’origine, Gabriela a été domestique toute son enfance et sa jeunesse. Après un parcours du combattant qui l’a amenée à Yverdon, elle y a fondé un foyer. Elle y vit aujourd’hui, à 51 ans, avec ses deux enfants et son époux.
Je suis née en 1959 au sud de l’Angola, à Lubango
J’avais quatre frères et sœurs. Nous habitions à la campagne et nous n’avions pas grand-chose, une petite maison en bois d’un étage avec un toit végétal. Mon père battait ma mère et ils ont fini par se séparer. Ma mère est partie avec un de mes frères et moi pour la ville, elle travaillait avec les pêcheurs, vidait le poisson et le salait. Elle s’est remariée et elle a eu encore deux enfants. Un jour, elle est partie rendre visite à sa famille et elle nous a laissés là, mon frère et moi, avec notre beau père. Il ne s’occupait pas de nous, nous n’étions pas ses enfants, et il buvait... Mon frère a commencé à travailler dans une famille de Portugais, comme domestique. Je l’ai rejoint.
J’avais 7 ans. Je suis restée dans cette famille
Pas parce que je me sentais bien, non. Je ne me suis jamais sentie bien dans mon enfance. Mais c’était ce qu’il y avait de moins pire pour moi. Là au moins, je n’étais plus une charge pour ma mère et j’étais nourrie et logée. Mais je devais travailler: je m’occupais de la petite fille de la maison, qui était bébé à l’époque, je balayais, j’allumais le four, je surveillais leur magasin d’alimentation... J’ai grandi dans cette famille, sans avoir de salaire et sans aller à l’école. J’ai appris le portugais sur le tas. Les patrons n’étaient pas toujours tendres, ils me réveillaient à sept heures tous les matins, même s’il n’y avait rien à faire, simplement pour que je ne reste pas au lit. Et ils ne me laissaient jamais jouer. Mon frère n’en pouvait plus et un jour, il s’est enfui de chez eux. Ils ont appelé la police pour le faire battre.
A 16 ans, j’ai suivi mes employeurs quand ils sont rentrés au Portugal, à cause de la guerre. J’ai pensé que je n’aurais pas d’avenir si je restais en Angola car les militaires qui ont pris le pouvoir profitaient du peuple. Mais le sacrifice en contrepartie, c’est que j’ai dû quitter toute ma famille. Au Portugal, les gens qui m’employaient sont devenus plus exigeants. Ils ont ouvert un magasin de meubles près de Viseu. J’ai travaillé chez eux comme une folle jusqu’à mes 20 ans. Puis j’ai commencé à suivre des cours du soir, gratuits, pour apprendre à lire et à écrire.
C’est là que j’ai rencontré mon futur mari, qui était ouvrier à Lisbonne
Joao vient du Cap-Vert. J’étais heureuse, mais après trois mois, hélas, je suis tombée enceinte! Quand je l’ai annoncé à ma patronne, elle m’a giflée si fort que j’ai saigné du nez. Joao ne m’a pas abandonnée et nous avons assumé le bébé. Cet homme, c’est mon ange gardien, il a changé ma vie, je ne pourrais jamais le remercier assez pour tout ce qu’il a fait. Nous n’avions pas envie de nous marier si vite mais la venue de notre premier enfant a tout accéléré. Nous nous sommes installés dans une maison que Joao avait construite à Lisbonne. C’était une construction sauvage dans des baraquements, mais nous avions l’eau et l’électricité. Pour la première fois de ma vie, j’étais chez moi!
Mon mari est venu travailler en Suisse et je suis restée au Portugal
Joao passait neuf mois en Suisse. ll a travaillé deux années chez un vigneron puis quatre chez un paysan. Ensuite, il a pu obtenir le permis B. Pendant ses absences, je me débrouillais seule avec notre fille, née en 1985, et notre fils, venu au monde en 1988. Je prenais le petit avec moi, au travail, sur mon dos. Je faisais des kilomètres à pied pour faire des ménages.
Mon mari a acheté une voiture mais je n’avais pas le permis. Un soir, je l’ai amèrement regretté: mon garçon était malade et comme j’avais peur qu’il ne passe pas la nuit, j’ai appelé l’ambulance. Après consultation, vers 4 heures du matin, à l’hôpital, les médecins m’ont dit que nous pouvions repartir et qu’il guérirait. Mais il n’y avait plus de taxis et j’ai dû attendre le premier bus. C’était une rue où travaillaient des prostituées et des hommes m’ont harcelée, même si j’avais un bébé avec moi. Cette nuit-là, j’ai décidé d’apprendre à conduire. J’ai recommencé à prendre des cours pour savoir lire et cette fois j’ai persévéré. J’ai fini par décrocher un petit diplôme, dont j’étais fière, et j’ai passé mon permis!
J’ai pu rejoindre mon mari en Suisse...
... et nous nous sommes installés à Yverdon, il y a 16 ans aujourd’hui.Depuis, je suis heureuse! Même si ça n’a pas toujours été facile. Au début, on ne me comprenait pas. Quand je voulais m’exprimer, c’est le portugais qui me venait à la bouche. Moi qui suis sociable, j’étais très frustrée! J’ai travaillé dans des champs de pommes de terre, comme aide de cuisine dans un hôtel... C’était des horaires difficiles parce que je ne voyais plus mes enfants. Aujourd’hui, je fais toujours des ménages, mais c’est irrégulier. Je n’ai pas de contrat, de vacances... On m’appelle quand on a besoin de moi, un jour oui, un jour non. C’est dur de ne pas être prise en considération en tant qu’employée! Mais l’essentiel, c’est que mes enfants font des études, et c’est comme si c’était moi qui en faisais! D’ailleurs, depuis un an, je prends des cours du soir pour apprendre à lire et à écrire en français, cette fois. Je progresse! Et pour la première fois, je fais quelque chose pour mon plaisir: je joue au loto dans ma commune. J’adore ça!
Je trouve en général la Suisse accueillante
Si des gens ne me disent pas bonjour à cause de ma couleur de peau, je ne m’en offusque pas. J’ai traversé tellement d’épreuves que c’est dérisoire à côté. Aujourd’hui, 37 ans après mon départ d’Angola, je n’ai revu personne de ma famille. Dans la vie, on ne m’a rien donné, j’ai dû me battre pour tout. Mais j’ai gagné un bon mari et de beaux enfants!»
Si des gens ne me disent pas bonjour à cause de ma couleur de peau, je ne m’en offusque pas. J’ai traversé tellement d’épreuves que c’est dérisoire à côté.













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