«J’ai perdu 90 kg et dominé la honte de mon handicap»

Amputée d’une jambe après un accident, obèse, Sandra s’est battue pendant dix ans pour vaincre le traumatisme de cette mutilation et retrouver la silhouette d’une femme de 28 ans...

©

Par Joëlle Anzévui

 

Amputée d’une jambe après un accident, obèse, Sandra s’est battue
pendant dix ans pour vaincre le traumatisme de cette mutilation et retrouver la silhouette
d’une femme de 28 ans. Un combat et une renaissance.

 

Un camion m’a fauchée en octobre 2001, alors que je me rendais en mobylette à mon apprentissage en ville de Sion

J’avais juste 20 ans et j’étais enceinte de sept mois et demi. Je vivais toute seule, mon compagnon de l’époque m’ayant quittée. A l’hôpital, les chirurgiens ont tenté pendant dix heures de sauver ma jambe écrasée, mais comme mon enfant ne supportait pas cette intervention, sa survie est devenue prioritaire. Adrien est donc né par césarienne. Chétif, les poumons collés suite au choc de l’accident, il a immédiatement été placé en couveuse aux soins intensifs. Le lendemain, j’ai été amputée de ma jambe gauche. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, je ne réalisais rien, je n’avais qu’un seul désir: prendre mon bébé dans les bras. J’ai dû attendre cet instant pendant une interminable semaine. Quand je l’ai enfin contemplé, le coup de foudre a été immédiat. Nous avons ensuite vécu notre convalescence ensemble dans un appartement thérapeutique de la clinique romande de réadaptation (SUVA), à Sion. Adrien a doucement récupéré. Avec l’aide du personnel médical, j’ai appris les gestes d’une mère tout en gérant ma rééducation intensive et le port d’une prothèse.

J’ai quitté la clinique huit mois plus tard avec un surplus de 20 kg

Je pesais alors 100 kg mais mon surpoids et mes béquilles ne m’ont pas empêchée, dans un premier temps, de poursuivre mon apprentissage d’employée de commerce ainsi que mes séances de physiothérapie. J’ai cependant continué de grossir, je bougeais de moins en moins, je m’alimentais très mal et j’avais affreusement honte de mon handicap. L’été 2003, j’ai subi une nouvelle intervention chirurgicale pour raccourcir mon moignon et je suis restée durant trois mois en clinique. J’ai confié Adrien, entre-temps diagnostiqué «hyperactif», à une maman de jour. Peu après ma sortie d’hôpital, j’ai tout envoyé en l’air: mes études comme ma rééducation. J’en avais assez! Début 2004, malgré mes 120 kg, j’ai séduit un homme. Olivier s’est montré très attentif à Adrien. Il ne faisait aucun cas de mon amputation ni de mon obésité. Deux mois après notre mise en ménage, j’ai développé des allergies. Je ne supportais plus ma prothèse. Je l’ai retirée et j’ai pris l’habitude de me déplacer en chaise roulante… sans imaginer que j’allais y passer quatre années de ma vie.

Je me suis réveillée à 150 kg, en découvrant une photo récente de moi

Je n’avais pas pris conscience de ma déchéance et personne dans mon entourage ne m’avait mise en garde. J’ai aussitôt entrepris des démarches pour bénéficier d’un by-pass gastrique, une technique chirurgicale qui consiste à réduire le volume de l’estomac. Cette intervention, en mai 2006, s’est avérée particulièrement douloureuse mais je suis restée positive et confiante, d’autant que je désirais de toutes mes forces un enfant. Ignorant qu’il était fortement déconseillé d’envisager une grossesse dans l’année qui suit cette opération, je suis rapidement tombée enceinte. J’ai perdu 30 kg durant cette grossesse à risque, menée à terme en chaise roulante, avec des douleurs irradiant tout le bassin. Kylian est né très difficilement, avec le cordon ombilical autour du cou en juillet 2007, mais par voie normale après 21 h 15 d’efforts.

J’ai retrouvé l’usage de mes jambes à la fin de cette année-là

Avec l’assistance de médecins et nutritionnistes, j’avais réussi à stabiliser mon poids à 90 kg et mon corps était à nouveau capable de supporter une prothèse. Mes premiers pas, avec cette jambe artificielle, resteront à jamais inoubliables. Je me sentais magnifique. J’ai renouvelé toute ma garde-robe et j’ai retrouvé ma féminité comme mon autonomie. C’est à cette époque qu’Adrien a sérieusement commencé à m’inquiéter. Délaissé par Olivier qui lui préférait son propre enfant, mon aîné était devenu instable, incontrôlable et agressif. Je n’ai pas eu d’autre choix que de le placer en internat. Cette nouvelle épreuve m’a endurcie. Je n’ai pas flanché et mes efforts pour marcher et maintenir un régime alimentaire strict ont bientôt été récompensés: j’ai franchi la barre des 80 kg. Mais mon corps n’a pas supporté le choc! Il était complètement déformé par des surplus de peaux. Surtout au niveau des bras et du moignon, qui ont fait l’objet, en mai 2009, d’une chirurgie esthétique et reconstructive. J’ai dû me résoudre à confier Kylian à une famille d’accueil pendant les trois mois de ma rééducation.

A peine sortie de l’hôpital, une organisatrice du concours «Miss Handicap», rencontrée par hasard, m’a sollicitée. J’ai accepté de relever ce challenge pour témoigner de mon combat. Cette expérience et mon titre de 1re dauphine se sont révélés déterminants. Dans ma robe de soirée rose, j’étais une véritable princesse. Les regards admiratifs et l’accueil chaleureux des spectateurs m’ont définitivement guérie de la honte de mon handicap.

Je pèse aujourd’hui à 59 kg et je me sens sexy, épanouie, infiniment «femme»

Olivier ne partage pas mon enthousiasme. Il ne me reconnaît pas, il me préférait «grosse». Ça m’est égal, je mets désormais toute mon énergie à perdre les deux derniers kilos qui me séparent de mon poids idéal. Etant donné que j’ai considérablement maigri, le moignon de ma jambe amputée devra être une nouvelle fois capitonné d’ici quelques mois. Les surplus de peaux et de chairs seront coupés. Ensuite c’est mon ventre qui sera corrigé car je suis contrainte de le maintenir gainé en permanence. A 28 ans, je nourris l’espoir de remarcher un jour sans béquilles et surtout, de pouvoir me regarder, nue, dans une glace. Quitter mon compagnon avec lequel je ne partage plus rien, et me consacrer enfin à mes enfants font aussi partie de mes projets. Mais pour cela, je dois gagner le procès contre l’assurance du chauffeur qui m’a écrasée et obtenir une indemnité. Je pourrai alors subvenir à mes besoins, car l’entretien de la jeune fille au pair qui m’est indispensable au quotidien, me coûte la quasi-totalité de ma rente AI. Mon combat n’est pas terminé. Je vais devoir apprendre à vivre avec les insupportables douleurs fantômes de ma jambe coupée. Mais, je sais que je vais y arriver…»


Je me suis réveillée à 150 kg, en découvrant une photo récente de moi.
Je n’avais pas pris conscience de ma déchéance et personne dans mon entourage ne m’avait mise en garde.

 

Publier un nouveau commentaire