Dossiers
Katarzyna était venue pour trois mois comme fille au pair, en Suisse. Elle a passé des années dans l’ombre, la peur au ventre. Aujourd’hui mariée, elle raconte son parcours. J’avais 22 ans. Puis ma mère a dû se faire opérer. Au même moment, on m’a proposé du travail en Suisse, comme fille au pair. J’ai décidé de tout laisser tomber et de partir. Jusque-là, c’était toujours mon frère qui aidait financièrement mes parents – je suis la benjamine de quatre enfants. Cette fois, c’était mon tour. J’avais une invitation pour trois mois, dans une famille polonaise installée à Lausanne. C’était la première fois que je quittais mon pays, c’était difficile. Une fois en Suisse, j’appelais souvent ma mère. Ça a inquiété ma famille d’accueil, qui trouvait que je me faisais trop de souci pour elle. Ils ont décidé de me renvoyer chez moi avant la fin de mon contrat. J’étais anéantie: je n’avais pas appris un mot de français, rien vu de la Suisse. Et j’allais?rentrer! J’ai pris le bus et j’ai marché au bord du lac. Et tout d’un coup, j’ai entendu une fille parler au téléphone dans ma langue. Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, mais je l’ai abordée et je lui ai raconté ma situation. C’est elle qui a organisé mon départ de cette maison. J’ai profité d’un moment où la famille était sortie pour partir. J’ai laissé les clés dans la boîte aux lettres. J’ai fait totalement confiance à cette femme. Quand j’y repense, je me dis que j’étais folle! Mais j’ai eu de la chance, elle était honnête. Le soir, elle a appelé ma famille d’accueil pour leur dire que j’allais bien mais que mon avenir ne les regardait plus. C’est comme ça que je suis entrée dans la clandestinité. Je n’avais pas le luxe de faire autre chose. Cette fois, je suis mal tombée. La mère me traitait comme une esclave. Elle savait que je ne pouvais pas me défendre, car je parlais très peu le français et je n’avais pas de papiers en règle. J’étais mal, j’avais peur, je me sentais traquée. Heureusement, j’ai assez vite trouvé une autre place. J’ai travaillé comme fille au pair jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un avec qui j’ai emménagé quelques mois plus tard. Je me sentais enfin plus libre, car je pouvais dormir chez moi, m’organiser. Mais la peur était toujours là. Elle ne m’a pas quittée pendant quatorze ans. Grâce au bouche à oreille, je trouvais des clients sans problème. Avec le temps, certains sont devenus des amis. Ils étaient toute ma vie sociale, car j’évitais les autres contacts, pour ne pas avoir à répondre à des questions personnelles. Le plus difficile, c’était de partir le matin sans savoir si j’allais rentrer chez moi le soir. J’évitais de me faire remarquer, j’étais toujours tirée à quatre épingles. Je me mêlais à la foule et j’évitais de sortir trop tard le soir pour ne pas me retrouver seule dans la rue. J’avais trouvé un une-pièce en sous-location, mais je n’avais pas mon nom sur la sonnette. Je me faisais le plus discrète possible. J’ai acheté le minimum de meubles, en seconde main. Si je me faisais renvoyer, mes meubles finiraient sur le trottoir… Je n’invitais personne, c’était trop petit et puis j’étais morte de trouille dès qu’on sonnait à la porte. Pour ne pas risquer qu’on me prenne pour une voleuse. Dans les transports, je faisais toujours attention d’avoir le bon billet. Je ne sortais jamais sans ma trousse de maquillage et mes lunettes de soleil! Merci la mode des grosses lunettes qui planquent bien le regard, elles me protégeaient. Car la peur, ça vous sort par les yeux. Le problème, c’est qu’il y a des endroits où on doit les enlever, comme les gares. Là, une fois, je me suis retrouvée seule en face de policiers dans un couloir. Je ne pouvais pas reculer, alors j’ai fait comme si je ne les voyais pas, mais je ne sais pas comment j’ai fait pour continuer à avancer. Comme je n’avais pas d’assurance maladie, je ne pratiquais aucun sport dangereux. Mais je ne pouvais pas éviter les virus! Heureusement, parmi mes clients, j’avais un médecin et un pharmacien. Ils m’ont aidée quand j’ai été malade. Ça m’a beaucoup touchée. Je craignais toujours qu’il leur arrive quelque chose: impossible d’aller à un enterrement, ou voir quelqu’un à l’hôpital en Pologne, puisque si je sortais de Suisse, c’était définitivement. Malgré tout cela, il était exclu que je me marie juste pour les papiers avec quelqu’un que je n’aimais pas. J’avais un travail, un appartement, j’étais autonome et pas complètement désespérée. Quand j’ai rencontré Pierre, c’était vraiment spécial. Je l’ai su tout de suite. C’était le soir de mon anniversaire – le plus beau cadeau de ma vie. J’étais sortie faire la fête avec des connaissances, pour une fois. Il m’a abordée et m’a dit «Tu n’habites pas mon quartier, par hasard?» J’ai paniqué, le temps de comprendre qu’on était voisins! Il m’avait remarquée sans oser m’aborder dans la rue. Heureusement! Je l’aurais vite expédié! Je n’avais pas vu ma famille depuis quatorze ans! Je suis allée chercher un passe à l’ambassade, un document auquel on a droit une seule fois dans sa vie, car mon passeport était expiré. Ce retour avait une double importance pour moi: j’allais revoir mes proches et leur présenter celui qui allait devenir mon mari. Il fallait que je refasse mes papiers sur place. On a passé une grande partie du séjour dans les préfectures et les administrations. Et j’ai revu tout le monde! J’ai à peine reconnu mes neveux: quand je suis partie, ils étaient tout petits! Quand on est rentrés en Suisse, j’avais des papiers en règle, je pouvais aller où je voulais pendant trois mois! J’avais envie de m’envoler, d’aller dans tous les pays, surtout en France. La France, je la voyais tous les jours, de l’autre côté du lac, si proche et interdite. On est allés quatre jours à Paris avec Pierre, on a marché jour et nuit pour voir le plus de choses possible. C’était merveilleux. Après, on a déposé les papiers pour se marier. Ça a pris des mois, car il manquait toujours un document. Ma belle-famille non plus, d’ailleurs. Je n’ai pas envie de dire que je fais des ménages, ils vont penser que je suis nulle. Et je refuse que les gens viennent salir notre histoire en racontant qu’on s’est mariés pour les papiers, par exemple. Quand ils ont su que j’étais Polonaise, certains copains de Pierre lui ont demandé s’il m’avait trouvée dans un cabaret, vous vous rendez compte? Aujourd’hui, ma vie est ici et plus en Pologne. Je ne peux plus vivre sans parler français! Et maintenant que j’ai mon nom sur la porte, mon sac est plus léger, car je sais que je rentrerai chez moi le soir.Par Sylvie Ulmann
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Au début des années 1990, j’étudiais le droit chez moi, en Pologne
Juste avant mon départ, la mère m’a envoyée à Ouchy, pour que je voie autre chose que la Migros
Je ne suis restée qu’une nuit chez elle, elle m’a trouvé un autre emploi de fille au pair, nourrie et logée
J’ai commencé à faire des ménages
Au supermarché, comme j’ai souvent une pomme dans mon sac, je la déclarais avant d’entrer
Pendant toutes ces années, je n’ai pas revu mes proches
On est sortis ensemble plusieurs années avant d’aller en Pologne
Aujourd’hui encore, les amis de mon mari ne savent toujours pas grand-chose de moi













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