«J’ai appris à lire et à écrire sur le tard»

Par Fabienne Rosset

 

 

©

Par Fabienne Rosset

 

 


 

Originaire d’Haïti, Juliette, 47 ans, a quitté les bancs de l’école trop tôt pour savoir lire et écrire. Elle raconte son parcours en Suisse pour maîtriser le français.

J’ai perdu mon père à l’âge de 7 ans. Ma mère avait besoin de moi pour l’aider avec mes frères et sœurs. J’ai donc dû arrêter l’école très tôt. J’avais eu le temps d’apprendre l’alphabet, mais ce n’était pas suffisant. Surtout qu’à la maison, en Haïti, on parlait uniquement créole. Très vite, je suis entrée à l’école ménagère. Ne pas savoir lire ne me frustrait pas trop, car j’adorais la couture, la cuisine et les activités manuelles. La lecture n’était pas primordiale. Comme j’ai toujours été de nature curieuse et positive, dès que je ne comprenais pas quelque chose, je demandais aux professeurs de m’aider. Lorsque j’étais seule, j’essayais de lire à haute voix pour mieux comprendre le sens des mots. Je le fais toujours d’ailleurs. J’écrivais des petits mots que moi seule comprenais.

Je ne me plains pas de ce parcours et de ces lacunes. Nous avons tous notre chemin, mais c’est vrai que c’est une question de moyens. D’autres petits Haïtiens, dont les parents avaient de l’argent, pouvaient apprendre à lire. Moi, je n’ai pas eu cette chance. Ce n’était pas la joie tous les jours, mais, quand on n’a pas, on n’a pas. Je n’ai jamais eu honte d’avouer que je ne savais ni lire ni écrire, et ce que j’apprenais me plaisait. Mais, dans mes rêves de petite fille, j’aurais aimé devenir infirmière. Ce n’est pas parce que je n’ai pas fait d’études que je n’ai pas d’ambition! J’ai toujours eu envie d’aller plus loin. Je n’ai pas de regrets, je fais avec.

Quand je suis arrivée en Suisse pour la première fois, ça m’a fait tout drôle. Je venais passer deux mois de vacances chez ma tante à Lausanne. Si, dans mon pays, je n’avais pas besoin de maîtriser la lecture, cela devenait problématique ici. Panneaux de signalisation, journaux, magasins: tout était écrit en français. C’était un choc total. Mais, comme j’étais logée et nourrie par ma tante en échange d’un peu de ménage, je n’étais pas directement confrontée à ces nouvelles difficultés linguistiques. J’étais dans une sorte de cocon créole en Suisse. A la fin de mon séjour, ma tante m’a proposé de la suivre au Canada. J’ai refusé, car je voulais rester ici. J’ai trouvé un travail comme employée de maison et je ne suis jamais repartie. J’ai gardé contact avec ma famille par téléphone ou en lui envoyant des cassettes.

Après trois mois, la fin de mon visa approchait. Il fallait que je trouve un moyen de rester en Suisse. Je suis allée m’inscrire dans une agence matrimoniale, et le premier homme que j’ai rencontré a été le bon. Nous sommes allés boire un café ensemble et nous nous sommes tout de suite bien entendus. Il était agriculteur dans le canton du Valais, et je l’ai suivi là-bas. Nous sommes mariés depuis sept ans maintenant. Au début, nous avions tellement de travail à la ferme que je n’ai pas vraiment eu le temps de réaliser combien mes lacunes en lecture étaient un handicap. Au quotidien, mon mari m’accompagnait pour faire les courses ou s’occupait de la paperasse. Ma règle de base, en Haïti comme en Suisse, a toujours été de demander lorsque je ne comprends pas quelque chose. En général, les gens sont plutôt compréhensifs, mais parfois il y en a qui ne sont pas vraiment patients.

Au fil du temps, j’ai réalisé que je ne pouvais pas vivre ici sans savoir ni lire ni écrire. Et puis mon mari ne pouvait pas être là 24 heures sur 24 pour m’assister. Il a essayé de m’apprendre, mais ce n’était pas gagné et surtout nous n’avions pas beaucoup de temps à y consacrer. J’essayais parfois de m’exercer en lisant des journaux ou des magazines, mais seulement les articles simples. Au fil du temps, c’est devenu gênant, j’avais l’impression d’être complètement coupée des informations et de l’actualité. Et puis, un jour, j’ai entendu parler à la télévision de l’Association Lire et Ecrire, qui proposait des cours pour apprendre à maîtriser le français. Ça m’a donné envie, mais, comme j’avais déjà beaucoup de choses à faire, je me suis dit que ce n’était pas pour moi. Ça demande du courage de faire le premier pas. J’ai un peu hésité, et puis je me suis lancée. Après tout, il n’est jamais trop tard! J’avais 43 ans quand j’ai commencé. Cela fait quatre ans que je suis ces cours.

Au début, on m’a testée sur l’alphabet pour évaluer mon niveau. J’en suis encore au tout début, car je n’arrive pas à suivre les cours assez régulièrement à mon goût. Mais quand je viens, je participe à fond. Deux heures par semaine, les formateurs nous font travailler la lecture, l’écriture et le calcul. Je vois petit à petit des progrès. Dans la rue, j’arrive à lire les panneaux publicitaires quand ils ne sont pas trop compliqués. Je suis plus sûre de moi et je me sens mieux au quotidien. Ça me donne la pêche quand je vois d’autres élèves qui commencent les cours et qui sont moins avancés que moi. Je me dis que je progresse. Heureusement que j’avais quand même quelques notions de base en arrivant… Quand j’entends que des Suisses sortent de l’école sans savoir lire, je ne comprends pas. C’est étrange pour moi. Ils ont plus de peine à faire le pas et à venir frapper à la porte de l’association. Il n’y a pourtant pas de honte, bien au contraire. C’est une chance formidable!

A force d’efforts, j’arrive à me débrouiller. Cela prend du temps et, lorsque j’ai trop de travail à la ferme, je ne vais pas aux cours. Je le regrette, car j’apprécie beaucoup les formateurs et mes camarades, c’est un moment de partage et de convivialité où chacun laisse ses complexes au vestiaire. Je ne lis pas de romans ni de journaux, je n’y arrive pas. Dès que les mots sont trop longs, je ne comprends pas. Parfois je lis des Martine. J’aime bien ces petites histoires simples. L’apprentissage est long, mais on n’est pas né savant, n’est-ce pas?»

 

L’illettrisme en Suisse
  • En Suisse, on parle de 750?000 illettrés. Entre 13% et 19% des citoyens de plus de 18 ans éprouvent d’importantes difficultés à lire et à comprendre des textes simples de la vie de tous les jours, selon une enquête de l’OCDE.
  • En Valais, 77% des participants aux cours sont des femmes, dont une majorité ont entre 30 et 49 ans et sont en Suisse depuis onze ans et plus.
  • Les cours de Lire et Ecrire sont ouverts aux adultes de langue maternelle française ou étrangère qui s’expriment bien en français mais ont été insuffisamment scolarisés ou ont rencontré des difficultés pendant leur scolarité. Une partie des participants n’ont pas du tout été scolarisés.
  • Cette année, l’Association romande Lire et Ecrire fête ses 20 ans (17 ans pour la section Valais).
  • Plus d’infos sur www.lire-et-ecrire.ch et par téléphone au 0840 47 47 47.

Publier un nouveau commentaire