Dossiers
Notre pays permet la prostitution à l’âge de 16 ans en toute légalité. Le point sur un lacune juridique avec Karolina Frischkopf, responsable de l’Association suisse pour la protection de l’enfant.
FEMINA Y a-t-il de nombreux adolescents qui se prostituent en Suisse?
KAROLINA FRISCHKOPF Nous n’avons aucune visibilité. Car aujourd’hui, ce commerce se développe sur Internet: les jeunes prennent facilement contact avec des clients par le biais de forums, de sites de rencontre ou de petites annonces. Certaines agences d’escort axent même leurs publicités sur des offres concernant des filles de 16 ans.
La prostitution sur le Net est-elle plus dangereuse que celle de la rue?
Dans un salon de massage ou même sur les trottoirs, la prostitution est codifiée. L’entourage voit quand et avec quel client le travailleur du sexe a des relations. En revanche, par le biais du Web, il n’y a aucun témoin, aucun contrôle. Un ado ne sait pas à quoi s’attendre, ni quels sont les désirs du client et jusqu’où il est capable d’aller. Le pire c’est que ces contacts pris par Internet dédramatisent la situation. S’il fait ses rencontres en chattant, c’est plus «propre». Il n’a pas vraiment l’impression d’avoir franchi une limite. La prostitution est comme un jeu qui lui rapporte de l’argent facile.
Il semble que la plupart d’entre eux racolent sur la Toile moins par nécessité que pour s’offrir un sac griffé…
Oui, c’est important de le souligner. Ils utilisent cet argent pour s’offrir des produits de luxe. C’est sur ce point justement que se situe la lacune juridique. En Suisse, la prostitution entre 16 ans (la majorité sexuelle) et 18 ans (la majorité civile) est illégale quand il s’agit d’une situation d’urgence. Tout est une question de nuance: si l’ado est poussé à faire le commerce de son corps parce que c’est son seul moyen de subsistance, le client ou le proxénète est punissable par la loi. En revanche, un mineur qui décide d’entrer librement dans ce métier et de se prostituer volontairement, ne s’inscrit pas dans l’illégalité. Et son client ne risque pas d’être poursuivi.
Doit-on craindre un «Bangkokisation» de la Suisse, qui deviendrait une destination de tourisme sexuel?
On n’en est pas à ce stade, mais il est vrai que certains sites de pédophiles recommandent la Suisse, où on tolère les relations sexuelles tarifées avec des 16-18 ans. En France, en Italie ou en Autriche, l’âge légal de la prostitution est fixé à 18 ans. La Suisse est un îlot permissif parmi ses voisins européens. Et dans les cercles pédophiles cela se sait!
Comment lutter contre cela?
Il faut combler cette lacune juridique et changer la loi. La prostitution à moins de 18 ans doit être punissable, sans exception. Les clients qui profitent des ados doivent être jugés comme des criminels. Une telle loi, mettrait les victimes à l’abri de ceux qui tenteraient de les convaincre d’avoir des relations sexuelles tarifées. De plus, les agences d’escort auraient l’interdiction de faire du marketing sur les ados. Quant aux jeunes, il leur serait plus difficile de se vendre sur Internet, car ils seraient hors la loi.
Bio Express
Karolina Frischkopf est cheffe du Service spécialisé ECPAT, le service de l’Association suisse pour la protection de l’enfant engagé dans la lutte contre la prostitution enfantine, la pornographie enfantine et le trafic d’enfants, depuis 2005.























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