«J’ai traversé la France à pied»

Par Julien Burri

 

 

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Par Julien Burri

 

 


 

Valentine en avait assez du stress ambiant. A 40 ans, elle a décidé de marcher de son domicile jusqu’en Bretagne. Trois mois merveilleux où elle a renoué avec le silence, la nature et ses souvenirs.

Il y a un an, je ne me sentais pas bien

J’en avais ras-le-bol d’être assaillie par la publicité qui pousse à consommer pour exister, par l’esprit de compétition qui règne dans notre société. Autour de nous, il y a tellement de sons et d’images qu’on a «désappris» à voir. Comme je suis graveur et peintre, je suis particulièrement sensible à cette pollution. Bref, j’avais envie de retrouver le temps de vivre, et le silence. J’ai décidé de faire un long voyage à pied. Je suis partie de Saint-Prex en juillet 2007, j’ai traversé le Jura jusqu’à Ornans, puis parcouru toute la France. En septembre, je suis arrivée à la destination que je m’étais fixée, la Bretagne.

Mon sac à dos pesait 12 kilos

J’avais tout calculé pour qu’il n’y ait rien de superflu. Je transportais une petite tente et un sac de couchage. Comme vêtements, j’avais deux pantalons dont l’un modulable en short grâce à une fermeture éclair. Deux T-shirts, un coupe-vent, une veste et une capeline pour la pluie. Je m’arrêtais chaque semaine dans un camping ou une auberge de jeunesse pour prendre une douche et laver mes vêtements. Entre-temps, je faisais une toilette sommaire dans les rivières. Je ne suis allée que deux fois au restaurant. J’ai mangé les fruits que je trouvais, j’achetais des conserves, des noix, parfois de la viande. Quand on est sur la route, on a moins de besoins, on mange moins. En tout, j’ai dû dépenser 2000 francs pendant les trois mois qu’a duré le voyage.

J’avais un portable mais je le laissais éteint

Je l’utilisais pour envoyer un message par semaine à mes proches et leur donner de mes nouvelles. Sans montre au poignet, je vivais au rythme de la lumière. Je marchais tous les jours pendant environ six heures, évitant les agglomérations et les routes, préférant les sentiers et les forêts. Pour me repérer, j’achetais des cartes au fur et à mesure. Je suivais surtout les cours d’eau. Et je me laissais aussi guider par un autre moyen, inattendu: pratiquement chaque jour, je trouvais une belle plume d’oiseau à mes pieds dans les sentiers ou à travers champs. Je la collais dans un carnet. J’avais l’impression d’être le Petit Poucet. La seule fois où je n’ai pas suivi les mystérieuses plumes, je me suis perdue. C’était dans le Morvan, dans une forêt dense, très pentue. La nuit commençait à tomber. Il m’a fallu un long détour pour ressortir de la forêt.

La journée, je tombais nez à nez avec des gens qui m’indiquaient le chemin. Par exemple, une femme lisant le journal au milieu d’un champ. C’était incongru. C’étaient un peu comme des anges postés aux carrefours importants. J’ai dû franchir des obstacles, aussi. Je suis tombée dans un fossé avec des ronces. J’ai escaladé des barrières de deux mètres de haut dans des forêts privées au centre de la France. Et semé les chiens de garde!

J’avais un plaisir fou à rencontrer des gens

Ils vous accueillent, sont curieux. Les partages sont faciles parce qu’ils sentent que vous êtes bien avec vous-même. La solitude n’était pas pesante pour autant. C’est le propre même du voyage: être avec soi, autonome. On est comme un courant d’air, insaisissable. Je ne restais pas plusieurs jours dans le même lieu. Quand on est en route, on a toujours envie de voir ce qu’il y a plus loin. Ça vous démange dans les talons! Je suis quand même restée un peu à Tours, où j’avais prévu de voir des amis. Il faut dire que je suis arrivée une semaine trop tôt au rendez-vous! Alors j’ai profité de la vie citadine, je suis allée au cinéma. Mon porte-monnaie a fondu. Dans un café, j’ai vu une femme très belle, j’ai eu envie de lui parler mais je n’ai pas osé. Alors j’ai repris mon chemin.

Je n’ai jamais eu peur

Même s’il m’est arrivé de rencontrer des gens farfelus. Par exemple, un homme qui pêchait la carpe au bord d’une rivière. Il avait très envie de me parler. Quand j’y repense, ça me fait rire, mais il était réellement inquiétant. II avait une grande cicatrice sur le front, comme si on l’avait trépané. Il racontait qu’il était devin, et que, la nuit, il changeait complètement de personnalité. Il parlait de mystérieux ennemis et répétait qu’il en tuait «quatre à la fois». Je n’ai pas réussi à savoir de quoi il parlait. Il n’était pas méchant et a même voulu m’offrir un bâton qui avait soi-disant résisté à la bombe d’Hiroshima! Je l’ai écouté poliment, mais j’ai refusé son cadeau! Il y a eu de belles rencontres aussi. Dans le Morbihan par exemple, une vieille dame m’a reçue comme une princesse.

Ce qui m’a le plus surprise, c’est de voir comment le passé me revenait progressivement

Plus je marchais, plus je remontais le temps, renouant avec les souvenirs, des sensations, des personnes aimées. Je n’ai jamais autant pensé à ceux que j’aime. Ce qui était merveilleux aussi, c’était de retrouver mes instincts. Mon oreille redevenait sensible. Je reconnaissais les insectes, les bêtes, et presque les espèces des arbres à leurs craquements. J’ai laissé une trace de ces moments privilégiés dans un carnet sous forme de croquis et de notes, entre les plumes d’oiseaux. Je vais vous lire un extrait, au hasard: «Carnac, 18 heures. Grandes plaines chaudes. Les tournesols ont encore la tête base et moi je marche la tête haute, remplissant mes narines, humant l’air sucré des prairies.» Un jour, à quatre heures et demie de l’après midi, tous les oiseaux se sont tus. Je me suis demandé ce qui allait se passer. C’était lourd, comme le calme avant la tempête. Et le rossignol a chanté. Les oiseaux lui avaient laissé la place et j’avais l’impression qu’il chantait pour moi.

A l’arrivée, j’ai été saisie par le paysage breton si contrasté

L’océan se confronte avec la terre, on ressent très fort le vertige de l’abîme. Je m’y suis installée trois mois sur place pour peindre. Au retour, j’ai tout de même choisi la voiture! Depuis, je me sens plus posée, j’ai une conscience différente, plus humaine, du temps et de l’espace. J’ai l’impression de m’être vidée du superflu et d’avoir touché à l’essentiel.

 

Et vous, vous êtes-vous déjà lancé un défi hors norme? Réagissez…

 

C’est le propre même du voyage: être avec soi, autonome.
On est comme un courant d’air, insaisissable.

 

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