«J’ai dû me battre pour pouvoir avorter»

Par Jennifer Segui

 

 

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Par Jennifer Segui

 

 


 

Quand Ludivine, déjà mère de deux garçons, apprend qu’elle attend des jumeaux, sa décision est prise: elle ne poursuivra pas sa grossesse. Un choix évident pour cette fonceuse mais difficile à faire accepter.

Dès le début, cette grossesse s’annonçait mal

En septembre 2007, lorsque j’ai appris que j’étais enceinte pour la troisième fois, je n’ai pas ressenti autant de joie et de plénitude que lors de l’annonce de mes deux premières grossesses. Tout de suite, mon corps et mon esprit ont donné l’alerte: nausées, chutes de tension, larmes incontrôlées… Lors de la prise de rendez-vous chez mon gynécologue, la secrétaire m’a fixé une date presque deux mois plus tard, m’expliquant que, pour une troisième grossesse, rien ne pressait… J’ai laissé couler. C’est donc au mois de novembre, et à neuf semaines et demie de grossesse, que j’ai fait ma première échographie. Tout se passait bien jusqu’à ce que la doctoresse, après un moment de silence, m’apprenne qu’il y avait un deuxième cœur à l’image: j’attendais des jumeaux.

Quand j’ai vu l’écran de l’appareil, je me suis tout de suite dit que c’était non et je me suis mise à pleurer

Je n’en voulais pas deux. Des tas de raisons me venaient à l’esprit: la logistique que cela impliquait, le fait que je ne me voyais pas en mère de famille nombreuse – passer de deux à quatre représentait pour moi un changement énorme –, notre situation financière qui aurait été mise en péril avec l’arrivée d’un quatrième enfant. Puis la perspective d’une grossesse à risque. Très petite de taille, j’avais dû accoucher par césarienne avant terme pour mes deux premières grossesses, alors là, pour deux bébés… Ce risque médical, cette forte probabilité pour que je n’aille pas à terme, donc que je donne naissance à de grands prématurés avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer, mon médecin l’a tout de suite évoquée… pour ne plus jamais en parler.

Ce n’est que cinq jours plus tard que j’ai obtenu un rendez-vous dans l’hôpital le plus proche qui pratiquait les avortements

J’étais déjà à presque dix semaines de grossesse, et le délai légal en Suisse pour une IVG est de douze semaines. J’étais très sereine. Je pensais, naïvement peut-être, être en face de professionnels qui me considéreraient comme une adulte ayant fait un choix. Après deux heures dans la salle d’attente, je me suis installée devant une femme médecin qui a pris mon dossier, a levé les yeux sur moi et m’a demandé, l’air incrédule: «C’est quoi, le problème?» Je lui ai répondu que je ne souhaitais pas poursuivre cette grossesse parce qu’il s’agissait de jumeaux. D’un ton accusateur et avec un regard culpabilisant, elle m’a relancé: «Pourquoi? Je ne comprends pas?» J’ai donc réexpliqué mes raisons. En guise de réponse, l’infirmière qui l’accompagnait m’a tendu une feuille en me demandant si j’étais consciente qu’il existait une autre solution. Sur ce papier, une liste d’adresses pour les femmes qui souhaitaient abandonner leur enfant. J’étais scotchée! L’avortement les choquait, mais pas l’abandon. Je pense aujourd’hui que ce qui les gênait le plus, c’est que je sois aussi ferme dans ma décision. Mais c’est mon caractère, je suis quelqu’un d’entier qui, quand il prend une décision, ne revient pas dessus. C’était aussi un choix partagé avec mon mari, dont nous en avions parlé. Je suis consciente que l’IVG ne doit pas être un moyen de contraception, quelque chose de banalisé ou de léger. Mais, en même temps, je suis adulte et j’estime que ma décision m’appartient.

Avant de me laisser sortir, l’infirmière m’a donné un numéro de téléphone à appeler selon des horaires hyperstricts quelques jours plus tard, sous prétexte que je n’étais pas une urgence. Et, hop, me voilà encore plus proche de la fin du délai légal. Une semaine plus tard, je suis retournée à l’hôpital pour un rendez-vous avec la psychologue. Encore une fois, et malgré le fait qu’elle avait mon dossier entre ses mains, cette dernière m’a interrogée sur les raisons de mon choix. Une fois de plus, j’ai expliqué. Elle non plus n’a pas compris et m’a sermonnée sur le fait que j’étais presque hors délai – la faute à qui? Elle m’a posé des questions bizarres sur ma crainte de la notion de gémellité pour finir par me demander si je pensais un seul instant à celles qui ne pouvaient pas avoir d’enfants. Intérieurement, la réponse a fusé: «Et toi, est-ce que le fait que des gens n’aient pas de quoi manger sur cette terre, ça t’empêche de manger tous les jours?» Mais, polie, j’ai préféré me taire.

Je suis consciente que je peux choquer

Je ne demande pas qu’on m’approuve, mais juste qu’on respecte mon choix. On m’a traitée comme une meurtrière, comme un monstre d’égoïsme… Moi, j’avais juste l’impression de préserver mon équilibre et celui de ma famille. Le jour de l’intervention, et après une heure et demie d’attente, je suis entrée dans la salle d’opération. Quand le médecin et l’anesthésiste sont arrivés, je leur ai lancé: «Ça va, les deux amateurs?» Devant leurs regards incrédules, je me suis expliquée: lors du premier rendez-vous, la doctoresse avait mis un soin tout particulier à m’énumérer les risques liés à l’IVG: hémorragie massive, perforation de la vessie, endommagement des organes annexes… Donc je leur ai demandé s’ils étaient conscients qu’ils allaient probablement provoquer tous ces dégâts. Ils m’ont assuré que tout irait bien et se sont occupés de moi sans me poser de questions.

Enfin, l’intervention s’est bien passée

Je suis ressortie le soir même, déchargée d’un poids énorme. J’ai repris la pilule dans les jours qui ont suivi et totalement abandonné l’idée d’un troisième enfant.»

 

Avortement: la loi en Suisse

Le 2 juin 2002, le peuple a accepté à 72% la modification du Code pénal visant à décriminaliser l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Ainsi, et durant les douze premières semaines suivant le début des dernières règles, la femme est seule juge de poursuivre ou non sa grossesse, quelles qu’en soient les raisons. Elle pourra se rendre dans un cabinet ou un établissement hospitalier accrédité par le canton et qui remplit les conditions nécessaires à la pratique de l’avortement dans les règles de l’art. Au préalable, elle rencontrera un médecin qui devra, lors d’un entretien approfondi, l’informer sur l’intervention et sur les différentes aides possibles au cas où elle souhaiterait finalement poursuivre sa grossesse. En cas d’interruption de la grossesse, l’assurance obligatoire des soins prend en charge les coûts.

Pour en savoir plus: www.svss-uspda.ch

 

Je pense aujourd’hui que ce qui les gênait le plus,
c’est que je sois aussi ferme dans ma décision.

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