Psycho: Ma maison, ventre de ma mère

Par Sylviane Pittet

 

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Par Sylviane Pittet

 

«La maison idéale ressemble au ventre d’une mère»

 

Les femmes et les enfants vivent en symbiose avec leur logement. C’est l’un des constats du psychologue français Patrick Estrade qui sort demain un ouvrage passionnant sur nos liens à notre habitat. Interview.

Son chez-soi, on le chérit ou on le fuit. On y légume des week-ends entiers ou on n’y vient que pour dormir. On s’active à le rendre cosy ou on se laisse déborder par le désordre. Avec son habitat, chacun cultive une relation plus intime qu’il n’y paraît. «Prendre soin de sa maison, c’est prendre soin de soi», résume le psychologue niçois Patrick Estrade dans son dernier ouvrage, La maison sur le divan qui sort demain. Dans ses pages, le Français, qui a notamment travaillé sur la dynamique des relations et des conflits et sur le pouvoir des souvenirs, n’en fait pas un secret, il y a des intérieurs qui rendent malades et d’autres qui soignent. La panacée du logement heureux? La maison «ventre de la mère». Explications.

FEMINA Des maisons «maman», c’est comment?

PATRICK ESTRADE Ce sont des lieux qui rassemblent, qui accueillent, qui protègent de l’extérieur comme la membrane d’un utérus. Des qualités essentiellement féminines. Quand on va mal, on dit: «Je rentre chez moi», un peu comme on reviendrait au ventre de la mère, symboliquement parlant.

D’après vous, les femmes seraient naturellement plus tournées vers l’intérieur que leurs alter ego?

Tout à fait. On observe d’ailleurs qu’elles vivent souvent plus mal l’éloignement de leur foyer. Qui se manifeste par des troubles… intestinaux. Le ventre, encore une fois. La femme a davantage besoin d’un espace géographique clair. On s’en aperçoit quand un homme dit: «On achète cet appartement que l’on revendra au besoin» et que sa femme répond: «Oui, mais les enfants y ont leurs copains, je peux faire les courses à pied, l’école est à côté» etc. Quand une femme dit «maison», elle pense environnement et relations.

Vous observez pourtant que certaines femmes entretiennent des relations sadomasos avec leur intérieur en combattant le désordre. Très féminin?

Oui. Souvent, ce sont des femmes qui ont vécu des ambiances pourries, disons sales, dans leur enfance. Adultes, elles éprouvent le besoin de maintenir l’ordre en maîtrisant le désordre. Un combat perdu d’avance. Le désordre, c’est de la compagnie. On converse avec la facture laissée sur la table et le journal tombé par terre. C’est une présence un peu gênante et culpabilisante, soit, mais c’est de la vie.

Le désordre serait-il préférable à la maniaquerie?

Pour les enfants, sans aucun doute. Même s’il est petit et partage sa chambre avec un frère ou une sœur, l’enfant doit avoir un espace pour lui, privé, où le parent n’intervient pas. Une étagère, un tiroir, une armoire. Et un certain désordre dans sa chambre pour vivre avec ses jouets, le caillou ou le bout de ficelle ramené de l’école.

Leur enfant devenu adulte, certains parents conservent sa chambre d’ado intacte avec posters d’il y a vingt?ans et collection de Spirou. Qu’en pensez-vous?

Cette attitude typiquement maternelle a quelque chose de névrotique. On peut imaginer que la mère qui crée un sanctuaire pour sa fille ou son fils devenu grand a vécu un traumatisme au départ de son enfant. Mais qu’en pense celui-ci? Souvent, réaliser que l’on possède toujours son royaume a quelque chose de très flatteur.

Selon vous, les enfants seraient liés aux lieux plus qu’aux personnes. Le logement familial manquerait-il plus à l’enfant que le père qui l’aurait quitté?

Oui. Lorsqu’ils divorcent, certains parents décident de tourner la page en déménageant. Ils veulent un nouveau départ sans réaliser que ce n’est absolument pas un besoin pour les enfants. Eux sont pratiques et n’aiment pas changer leurs habitudes. Cela n’a rien à voir avec le fait de ne plus aimer papa ou maman. Dans de nombreuses situations, la garde alternée touche à la schizophrénie. Petit, un enfant a besoin de sa mère, de sa maison et de son père. Dans l’ordre.

Cette précieuse maison, vous estimez qu’on l’ouvre trop aujourd’hui. Un appel au repli sur soi?

Peut-être car on vit aujourd'hui un repli sur la maison tout en l’ouvrant. Je m’explique. Du cocooning, on est passé au hiving. En anglais, hive veut dire ruche. D’intime, la maison devient donc un espace social, bourdonnant, où l’on invite sans cesse, en particulier en temps de crise où sortir et manger dehors coûte trop cher. On oublie que certaines choses, comme les projets du couple ou la maturation des enfants, ne peuvent s’épanouir que dans l’ombre de l’intimité.

Dans les grandes décisions de vie, il y a la maison, encore une fois. Le rêve de bâtir la sienne et de devenir propriétaire. Un beau projet de vie, non?

A mes yeux, il s’agit souvent d’une fuite. Construire sa baraque revient à éviter de se construire, voyez-vous. C’est intéressant de construire sa maison, mais on en attend trop. On pense qu’on va être rempli par ça, mais qu’est-ce qu’on met dans sa maison? Soi-même. Et si on n’a pas de sens à la vie, on se retrouve avec une façade, au sens propre comme figuré.

C’est paradoxal. Un logement, ça compte énormément et ça nous aide à vivre, mais il ne faut pas trop en attendre, c’est cela?

Une maison, on la fait vivre et elle doit nous aider à vivre. Dans certains cas de mal-être personnel, certains déménagent ou partent au loin. Avec la déception de retrouver au fond de leurs cartons ou de leur valise les mêmes problèmes que ceux qu’ils pensaient avoir laissés en route. A leur malaise, d’autres répondent par le feng shui, par exemple. Comme si chaque souci de leur vie pouvait s’expliquer par la position de leur lit ou de la cuvette des WC.

Pour vous, c’est de l’esbroufe?

Pas totalement. Certains aspects, liés notamment à l’ergonomie, font sens. Une table aux coins acérés présente une énergie négative parce qu’on se fera mal en la frôlant. Dans le feng shui, la grande part de superstitions liées à la maison me pose problème. Soigner sa maison revient à se soigner soi-même. Mais nos habitations nous parlent, elles nous choisissent comme on les choisit. Domestiquer l’espace est une chose, vouloir le dominer avec autorité me paraît en être une autre. Pour que nos logements nous parlent, il faut les laisser s’exprimer. Dans un certain désordre, parfois.

 

Check-list: Mon logie et moi, l'harmonie?

  • Ranger et nettoyer mon logement me fait du bien.
  • Quand tout va mal, je rentre chez moi me mettre à l’abri.
  • Le soir, j’ai l’impression que ma maison m’accueille.
  • Je pense avoir trouvé l'appart’ de ma vie: bien situé, lumineux et j'en passe.
  • Me souvenir de mon ancienne maison m'enrichit: je mesure le chemin parcouru.
  • Je maintiens un certain ordre plutôt que lutter contre le désordre.

Si ces affirmations vous vont comme un gant, vous avez sans doute un rapport pacifié avec votre maison. Sinon? Réfléchissez. Avez-vous fait le deuil d’un habitat idéal quitté malgré vous? Etes-vous à l'aise avec des meubles hérités? Que pourriez-vous jeter pour vous sentir plus léger? C'est peut-être le moment de vous investir... chez vous.

 

A lire

La maison sur le divan.
Tout ce que nos habitations
révèlent de nous,

Patrick Estrade,
Ed. Robert Laffont,
2009. 317 p.

 

 

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