Pour que l’alcool reste un plaisir

Boire peu améliore la santé. Boire trop l’endommage. Mais où commence la dépendance? Entre élixir et poison, apprenez à négocier.

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Par Marie-Claude Martin

 

 

Boire peu améliore la santé. Boire trop l’endommage.
Pas besoin pourtant d’être dépendant pour connaître des problèmes d’alcool.
On y est assez vite. Mais qu’entend-on par consommation modérée?
A partir de quand faut-il s’inquiéter? Et que faire? Entre élixir et poison, apprenez à négocier.

 

Qui n’a pas entendu – ou dit – ces phrases magiques censées protéger de la honte suprême, l’alcoolisme: «Je ne bois que du vin, jamais d’alcool fort», «J’abuse le week-end mais pas une goutte la semaine», «Je n’aime que les très bons vins», «Je ne bois jamais seule», «Je ne suis jamais ivre»? On veut bien passer pour une bonne vivante, une fêtarde, une grosse buveuse même, mais reconnaître que la boisson est plus forte que sa volonté, ça non!

La bouteille qui cache la cave

Même si les comportements masculin/féminin tendent à se rejoindre, une femme qui boit reste une anomalie dans l’imaginaire collectif. L’image est toujours pathétique. C’est l’ivrogne à la Zola, épave aux yeux caves qui tète sa bouteille. C’est la mère de famille qui boit en cachette, dissimulant ses bouteilles dans ses bottes d’hiver ou le sac de linge sale. C’est la trentenaire performante qui, le week-end venu, a besoin de s’éclater jusqu’à l’amnésie ou l’ado qui fait ses mélanges pour être stone le plus vite possible. C’est aussi l’alcoolisme mondain de Reine, la femme de François Nourrissier qui dans son cruel et bouleversant Eau-de-feu raconte la lente descente aux enfers de l’amour de sa vie. Le romancier, qui lui aussi s’y connaît en ivresse, dit son impuissance face à ce rival qui prend toute la place. Comme tout grand séducteur, l’alcool commence par le badinage: un verre par-ci, un verre par-là, le plaisir de se sentir plus extraverti, une légère euphorie qui rend la vie plus belle. Certains se contentent du flirt, d’autres ont besoin de plus. Il en va alors de l’alcool comme de certaines passions: cet amant qui nous fait du bien au début peut se transformer en bourreau si on le laisse imposer sa loi.

Des cas extrêmes que celui de Reine? Oui. Les alcoolodépendants, ceux qui ont perdu la liberté de s’abstenir, ne représentent que 5% de la population, femmes et hommes confondus. Mais ils portent sur eux toutes les représentations caricaturales que l’on se fait de l’alcool. Ils sont un peu la bouteille qui cache la cave! Leurs comportements sont tellement excessifs qu’ils nous rassurent sur notre propre réalité. Tant qu’on n’en est pas là, tout va bien! Pas si simple!

Pyramide de Skinner

Entre l’abstinence totale (environ 15% de la population) et l’alcoolisme dépendant, il reste tout de même en Suisse 80% de buveurs. Selon la pyramide de Skinner, 60% d’entre eux boivent de manière modérée, sans risque pour leur santé. Des études ont même montré qu’une dose d’alcool par jour (c’est-à-dire l’équivalent de 10 grammes sous forme de vin, de whisky ou de pastis) serait bénéfique pour l’organisme, notamment contre le cholestérol.

 


 

Mais qu’est-ce qu’une consommation modérée? Le plus simple est de s’en remettre aux recommandations de l’OMS: 14 unités standards par semaine pour les femmes et 21 pour les hommes, avec un jour d’abstinence hebdomadaire. A quoi alors correspondent les 20% manquants? Aux buveurs dont la consommation est jugée excessive ou nocive. Excessive au point de perdre ses réflexes et sa vigilance au volant, d’adopter des comportements inadéquats en société, d’avoir des trous de mémoire ou de ressasser les mêmes choses, d’être moins performant dans son travail, plus rapidement irrité par sa famille, insomniaque ou fatigué du matin au soir. Nocive au point d’endommager sa santé. Il faut savoir que l’alcool, qui comprend une molécule étrangère à l’organisme humain (d’où la difficulté de l’assimiler), s’attaque à tous les organes du corps et à toutes ses parties, des cheveux à la peau, des yeux aux dents. On sait aussi que l’alcool chez les femmes favorise l’apparition du cancer du sein et de l’ostéoporose. «Avec 4000 décès par an, la consommation excessive d’alcool se présente en Suisse, à l’image des autres pays occidentaux, comme la deuxième cause de mortalité derrière le tabac, précise Yves Beyeler, médecin généraliste qui s’intéresse à l’alcoologie. Dans son approche avec le patient, cette question est toujours évoquée, mais en finesse.

Buveurs réversibles

On retrouve parmi ces 20% d’hommes et de femmes qui, comme on le dit désormais, ont un problème avec l’alcool tous les types de consommateurs, ceux qui boivent par hédonisme, par goût, par habitude, par image sociale ou par consolation. Alcool plaisir ou alcool refuge, alcool mondain ou alcool culturel. Leur point commun? Ils ne sont pas dépendants. Mais le risque qu’ils le deviennent est réel. A quel moment et pour quelle raison? S’il existe une continuité entre la consommation socialement acceptée et la dépendance, il est difficile d’établir le point de bascule. Certains pourront toute leur vie abuser sans franchir la ligne rouge, d’autres y succomberont sans même s’en rendre compte. «C’est la conjugaison de plusieurs paramètres, dit Yves Beyeler. Hormis le facteur génétique avéré, il faut tenir compte des circonstances de la vie, du stress, de l’aspect culturel, des expériences marquantes liées à l’alcool et aussi de l’accessibilité au produit.» Quand faut-il s’inquiéter? Dès que l’on sent que l’alcool commence à endommager notre qualité de vie. Mais le danger devient manifeste à partir du moment où l’on boit pour se sentir mieux. Quand l’envie de boire est irrépressible, quand après avoir bu un verre on ne peut plus s’arrêter, quand on en a besoin pour fonctionner normalement.

C’est à ce groupe dit réversible que s’intéressent désormais les alcoologues. Car entre la dépendance et rien du tout, il y a toute une gamme de comportements. Prendre conscience de sa consommation, identifier les situations à risque, découvrir les stratégies permettant de réduire et combler ses besoins autrement et savoir maintenir sur le long terme les objectifs fixés, c’est le défi que veut relever Alcochoix+.? Plusieurs institutions romandes se sont lancées dans ce programme basé sur l’autonomie, la motivation et les capacités du patient à contrôler sa consommation. Un slogan pourrait résumer l’entreprise: «Boire sans déboires.»

Boire moins pour boire mieux

Quelques petits trucs pour réduire sans se priver

  1. Prendre son premier verre seulement après le début du repas.
  2. Toujours manger quelque chose en buvant.
  3. Entre deux verres, boire des boissons non alcoolisées. L’alcool n’étanche pas la soif et déshydrate.
  4. Boire de l’eau avant chaque verre d’alcool, ça cale et réduit l’envie.
  5. Savourer son verre, c’est-à-dire boire à petites gorgées et la garder longtemps dans la bouche.
  6. Attendre une heure avant de se resservir.
  7. Poser son verre après chaque gorgée.
  8. Planifier des tâches aux heures où on a l’habitude de boire: sortir le chien, faire du sport, ranger ses affaires, passer un coup de téléphone, etc.
  9. Sortir du réflexe alcool à l’apéritif. Jus de fruits, de tomate en particulier, thé froid, soda sans sucre ou eau gazeuse avec rondelle de citron peuvent faire l’affaire.
  10. Faire une activité physique au lieu de prendre un verre, en cas de stress ou d’agacement.
  11. Savoir dire non.
  12. Faire un ou deux jours sans alcool dans la semaine.
  13. Faire le plein de motivations pour tenir ses objectifs (me sentir mieux, ne pas grossir, avoir plus d’énergie, mieux dormir, avoir une plus belle peau, être fière de moi, etc.).
Et vous? Evaluez votre rapport à l’alcool

Pour savoir où se situer par rapport à sa consommation, il existe plusieurs questionnaires, dont l’Audit que l’on peut trouver facilement sur Internet. Mais le plus simple reste le CAGE, acronyme anglais de Cut-down Annoyed Guilty Eye Opener, que l’on peut traduire en français par Culpabilité Arrêt Gueule de bois et Ennuyer. S’il en existe une version longue, ce test en quatre questions seulement reste un outil de dépistage très fiable.

  1. Vous êtes-vous déjà senti coupable au sujet de votre consommation d’alcool?
  2. Avez-vous déjà ressenti le besoin d’abaisser votre consommation d’alcool?
  3. Avez-vous déjà eu le besoin de boire de l’alcool en vous réveillant pour calmer vos nerfs ou passer une «gueule de bois»?
  4. Avez-vous déjà été ennuyé par des remarques d’autrui critiquant votre consommation d’alcool?

Score

Au moins deux réponses positives témoignent de l’existence très probable de problèmes liés à une consommation excessive d’alcool.

La probabilité que vous abusiez de l’alcool est de 62% pour une réponse positive, 89% pour deux réponses et 99% pour trois ou quatre oui.

Remarques

La question sur la culpabilité est importante dans la mesure où la plupart des alcooliques se sentent coupables. Elle est en partie liée à la seconde qui témoigne de la volonté de s’en sortir seul, parce qu’on a honte et qu’on repousse l’aide extérieure. Quant à la question 3, elle est essentielle. En effet, le besoin de boire un verre au réveil pour faire passer une gueule de bois constitue un critère absolu de dépendance.

Pour en savoir plus: www.alcochoix.ch

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