Les femmes défient la crise

Les prédictions annonçaient les femmes grandes perdantes de la récession économique. Mais non! La crise a moins touché les Suissesses que les Suisses...

©

Par Albertine Bourget

 

Les prédictions annonçaient les femmes grandes perdantes de la récession économique. Mais non! La crise a moins touché les Suissesses que les Suisses. Certaines en ont profité pour rebondir, d’autres en sont même sorties gagnantes.


A l’orée de l’hiver 2008, un cri d’alarme avait été lancé: dans le monde entier, les femmes allaient être les principales victimes de la récession économique. Emploi à temps partiel, formation moindre, contrats plus précaires, tout cela aurait fragilisé les travailleuses. Ces craintes, finalement, se sont avérées infondées dans les pays industrialisés où le chômage a bel et bien frappé majoritairement les hommes. En Suisse, contrairement aux années précédentes, le taux de chômage masculin à la fin décembre a dépassé celui des femmes (4,5% contre 4,2%). «Cette hausse plus marquée chez les hommes s’explique par le caractère de la crise actuelle, souligne Bernhard Weber, du SECO. L’industrie d’exportation et le domaine financier, des secteurs plutôt masculins, ont été fortement touchés, c’est donc logique que les hommes soient licenciés en plus grand nombre. Certains secteurs plus féminins comme la santé ou le secteur public étaient plus robustes.»

Co-présidente du Club Business and Professional Women de Lausanne, Pauline Burgener, qui dirige un centre de soins et laboratoire à son nom, affirme que la situation économique lui a été bénéfique. «La crise nous a ouvert des marchés, et on en a profité. De grands hôtels qui n’avaient plus les moyens d’investir dans des spas énormes se sont tournés vers mon entreprise. Et nous avons pu engager du personnel, essentiellement féminin, pour ces spas», explique-t-elle.

De là à dire que les femmes représentent le sexe fort de la crise, il n’y a qu’un pas, parfois allègrement franchi. «Les femmes, grandes gagnantes de la crise», ont même titré des médias alémaniques. Responsable de la politique des employés et de l’égalité à la Société des employés de commerce (SEC), Barbara Gisi tempère: «Disons qu’elles n’ont pas porté le poids de la crise.» Elle rappelle qu’en 2003 et 2004, de nombreuses femmes qui travaillaient à temps partiel avaient été licenciées, d’où les prédictions.

 

Sans travail ou chômeuses?

Françoise Piron, ingénieure civile et directrice de Pacte, association professionnelle qui vise à favoriser l’accès des femmes à des postes à responsabilités, ne voit pas le deuxième sexe comme vainqueur de la récession économique. «J’ai l’impression que les statistiques pourraient masquer la situation réelle. Derrière un homme au chômage, il y a souvent un couple, des enfants, une famille. Et puis, les femmes qui veulent reprendre une activité professionnelle ou augmenter leur temps de travail, on ne les retrouve pas dans les chiffres. Il faut éviter de mettre les deux sexes en rivalité.» Parmi les femmes, le sous-emploi est plus fréquent que le chômage complet, et il frappe particulièrement celles, seules ou en couple, qui ont des enfants. Françoise Piron: «J’ai constaté que le stress des femmes s’est accentué ces derniers mois, engendrant de la détresse. Des femmes en burn-out, ou qui perdent leur travail alors qu’elles ont plus de 55?ans.»

Rappelons qu’entre décembre 2008 et décembre 2009, si le nombre de chômeuses a moins augmenté (40%) que celui des chômeurs de sexe masculin (52%), il a néanmoins subi une hausse. Bref, que la crise a aussi touché des femmes. Christine vit à Genève, un canton où la perte d’emplois est l’une des plus fortes du pays. Elle n’a pas très envie d’évoquer sa situation professionnelle. «Tout ce que je peux dire, c’est que la crise est vraiment là. Cela fait un an que je recherche un emploi dans les ressources humaines, après un licenciement collectif. Malgré une centaine d’offres, je ne trouve rien. C’est très dur», dit-elle. Récemment licenciée à l’âge de 58 ans, Martina veut rester optimiste. Elle se dit bien entourée, prête à sillonner la Suisse pour dénicher un travail. Et participe activement aux «cafés emplois» proposés par Pacte. Mis en place depuis une année à Lausanne et Genève, ils permettent à des femmes en quête d’emploi ou en réorientation professionnelle de se retrouver pour débattre, lors d’une discussion thématique, sur la négociation du temps partiel, la valorisation de l’image ou la création d’entreprise. «Ces rencontres me réconfortent, m’aident à me constituer un réseau», raconte Martina.

Interpellé l’année dernière sur la vulnérabilité des femmes au travail, le Conseil fédéral a rappelé qu’un niveau de formation élevé diminue le risque de se retrouver au chômage et augmente les chances de trouver un nouvel emploi. La situation s’améliore, lentement. Alors que les femmes des générations plus anciennes étaient moins formées que les hommes du même âge, la tendance s’est inversée auprès des jeunes femmes: au deuxième trimestre 2009, 33% de la main-d’œuvre en Suisse est titulaire d’un diplôme de degré tertiaire (université, haute école ou formation professionnelle supérieure), alors que cette part s’élevait à seulement 27% cinq ans auparavant. Sur cinq ans, la progression est plus prononcée chez les femmes que chez les hommes.

Et puis, il y a celles qui prennent des risques, malgré, ou grâce à la récession économique. «La difficulté rend créatif, affirme Olivier Allaman, à la tête de l’association Fri-Up, qui vise à soutenir les entreprises établies et en création dans le canton de Fribourg. Quelqu’un qui n’est pas bien dans son travail va décider de se lancer, ou alors, une personne qui est en recherche d’emploi va prendre la décision de se mettre à son compte, alors que quand tout va bien et qu’on vous court après pour vous offrir un travail, vous n’allez pas forcément faire ce pas. Depuis la crise, typiquement, on a un bon 30% de projets en plus.» Cécile, Lausannoise de 36 ans, a ainsi quitté à l’automne un emploi bien rémunéré, mais sous une direction qu’elle ne supportait plus, pour se lancer dans sa passion de toujours, la décoration. «Autour de moi, les gens m’ont dit en plaisantant, tu démissionnes alors que nous, on perd nos boulots!» Pour l’instant, elle ne regrette pas son choix. «Mon mari me soutient à fond, je suis très motivée. Mais c’est sûr, si j’avais été seule, je me serai posé plus de questions. C’est plus facile quand on est le deuxième salaire.»

 

La chance des audacieuses

En septembre dernier, Sonia Henauer, elle, a ouvert un salon de thé-chocolaterie à Cully (VD), avec son associé chocolatier, Raphaël Favre. Il y a quelques années, la jeune femme avait quitté un poste stable pour lancer sa propre gamme de pâtisseries sans gluten. Cette fois-ci, elle n’a pas eu droit à un microcrédit, mais à un permis de découvert de la part de la banque. «Dans notre entourage, tout le monde a dit qu’on était fous, rit-elle. Bien sûr, on avait des doutes, mais on s’est jetés à l’eau. On s’est débrouillés avec nos fonds propres, la famille et les amis.» Depuis, Sonia Henauer et son associé sont «surpris en bien. On pensait que les clients seraient frileux, mais la boutique marche bien». A tel point qu’une pâtissière et une vendeuse récemment licenciée en raison de son âge, ont été embauchées. «Bien sûr, il faut faire des sacrifices. Tout l’argent passe dans l’activité professionnelle, tous les jours, on fait attention. On est complètement épuisés après Noël, mais on ne peut pas se permettre de partir. Ce n’est pas un drame. Je n’ai aucun regret.»

 

Femmes et travail: situation en Suisse à la fin 2009

42,1%

des chômeurs sont des femmes, la Suisse comptant 4,4% de chômeurs

57%

de femmes travaillent à temps partiel, contre 13% d’hommes.

8,3%

de femmes travaillent sur appel, ce qui est le cas de 4,9% d’hommes.

7,3%

sont soumises à des contrats à durée déterminée (6,1% d’hommes).

2,2%

de femmes actives occupées de plus qu’en 2008. Les femmes sont toujours plus nombreuses à intégrer le marché du travail.
(Sources: Secrétariat d’Etat à l’économie et Office fédéral de la statistique)

 

Retrouvez nos témoignages sur l'édition électronique du dimanche 7 février 2010


Publier un nouveau commentaire