Grossesse, les nouvelles peurs de l'accouchement

Les mères d’hier craignaient de souffrir en donnant la vie. Aujourd’hui, entre césariennes de confort et péridurales...

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Par Sylviane Pittet

 

 

Les mères d’hier craignaient de souffrir en donnant la vie.
Aujourd’hui, entre césariennes de confort et péridurales,
les femmes prennent toutes leurs précautions.
Restent les appréhensions de ne pas tout maîtriser.

 

Quand Anne, 68 ans, a accouché de sa fille Marion, 37 ans aujourd’hui, elle a serré les dents. «J’avais appris à respirer pour accoucher sans douleur. Mais j’ai eu mal, bien sûr.» Marion, elle, a peu souffert, sinon des suites de son opération: comme près d’une Suissesse sur trois (32,7%), elle a accouché par césarienne. Chaque année, le nombre de ces interventions augmente – il atteint 44,8% en clinique – ce qui place notre pays devant pas mal d’Etats européens, à commencer par la France qui affiche un taux de 19,6%. Aux yeux de la Fédération suisse des sages-femmes qui a rué dans les brancards en décembre dernier, c’est trop. D’autant que nombre de ces interventions, qui présentent des risques pour la mère et le bébé, seraient effectuées sans véritable raison médicale.

Des futures mères adeptes de la césarienne, le gynécologue morgien Jean-François Monod en voit de plus en plus. «Elles ont peur d’être déchirées, de souffrir d’incontinence urinaire ou de descente d’organes plus tard, explique-t-il. Certaines ne veulent même plus ressentir de contractions.» Jean-François Monod prête l’oreille à ces femmes dont les angoisses augmentent souvent au fur et à mesure qu’approche le terme. «Lors de peurs importantes, j’accepte d’effectuer une césarienne. C’est tout simplement psychologiquement indiqué.» Et entre nous, le gynécologue les comprend tout à fait. «A leur place, je ferais pareil», déclare-t-il.

 

Manque de confiance

Son point de vue se situe aux antipodes de celui de la sage-femme française Maïtie Trélaün (voir notre interview p. xx), pour qui la douleur constitue une étape essentielle de la maternité. A deux pas de Nyon, Evelyne Moreillon, sage-femme à la maison de naissance de la Grange Rouge, à Grens, n’adhère pas non plus au discours du gynécologue. «Le corps médical s’applique à terroriser les futures mamans en détaillant toutes les complications possibles, lance-t-elle. Certaines femmes ont totalement perdu confiance en elles et en leur faculté de donner la vie.» A la maison de naissance de la Grange Rouge, à Grens, où elle accompagne une vingtaine d’accouchements par année, Evelyne Moreillon s’applique à guider les futures mères vers plus d’assurance. A Grandvaux, sa consœur Lucienne Dallenbach travaille au même objectif. «Il y a vingt ans, les femmes craignaient la douleur. Aujourd’hui, elles attendent et réfléchissent plus avant de faire un enfant. Ensuite, elles craignent de ne pas parvenir à tout faire bien, à réussir partout. Elles ont de la peine à se faire confiance.»

 

Besoin de confort

Prendre de l’assurance, compter sur sa faculté d’adaptation, savoir se relaxer. Les cours personnalisés donnés par Lucienne Dallenbach se déroulent entre le jacuzzi, la piscine et les fauteuils au système de massage intégré: les futures mères, au nombre de quatre, brisent la glace en sirotant un jus de fruits et légumes frais et, le midi, c’est Monsieur Dallenbach qui régale. Surfant sur la vague du bien-être tout en partageant sa fructueuse expérience, la sage-femme a eu la bonne idée d’offrir son cours sur un jour, ou une demi-journée pour les «multipares». Point d’orgue, la journée se termine avec la présence des futurs papas. «On discute plus ou moins de certains sujets en fonction des connaissances préalables des parturientes, explique-t-elle. Beaucoup savent déjà énormément de choses sur l’accouchement.» Parmi celles-ci: la péridurale. Les femmes n’hésitent pas à la demander. En Suisse, elles sont environ trois sur quatre à y recourir afin de mieux gérer la douleur. Un chiffre plus élevé encore lorsqu’il s’agit d’une première naissance. «J’ai reçu une péridurale pour mes deux accouchements, note Mathilde, 35 ans. Avec la possibilité de gérer moi-même l’apport d’anesthésiant via une pression. J’ai trouvé ça très bien: je suis allée jusqu’où je pouvais aller tout en ressentant ce qui se passait.» Un bon compromis, finalement, pour naviguer entre trop de souffrance et pas de sensations du tout.

 

Interview: «La douleur nous rend mère»

Propos recueillis par Marlyse Tschui

Accouchement naturel ou hypermédicalisé? Sage-femme depuis vingt-six ans et mère de deux enfants, Maïtie Trélaün a écrit un livre à l’intention des futures mamans qui ont peur de souffrir le jour J. Interview.

FEMINA Que dites-vous aux femmes qui ont peur d’avoir mal?

MAÏTIE TRÉLAÜN J’essaie tout d’abord de savoir ce qui leur fait peur exactement. Pour certaines, c’est la peur de la douleur, ou la peur de ne pas y arriver, la peur de la durée, de la déchirure, de l’expulsion ou la peur de craquer. C’est très variable.

Elles ont chacune une représentation de ce qui pourrait se passer?

Exactement. C’est souvent une petite chose. Je vais voir avec elles ce qui se cache derrière cette peur, en visitant leur passé. Pas dans un sens thérapeutique, mais pour savoir comment elles ont vécu d’autres épreuves auparavant.

Qu’est-ce qui diminue leur peur?

Le fait de voir qu’elles ont des compétences par rapport à l’accouchement. Dans leur vie, elles ont déjà souffert, il leur est déjà arrivé de craquer ou d’avoir peur de ne pas arriver à surmonter des obstacles. Nous allons nous intéresser à ce qui leur a permis d’avancer.

Vous les aidez à trouver en elles des ressources qu’elles ont déjà utilisées?

Tout à fait. Et à se relier à leurs instincts. L’instinct, on le reconnaît dans son corps. Je me souviens d’une femme comédienne. Elle me disait: «A chaque fois que je vais entrer en scène, j’ai le trac, et puis j’y vais, et quand la représentation commence, je suis complètement concentrée, je suis dans ma respiration…» Je lui ai répondu: «Eh bien voilà, c’est cela, l’accouchement!»

Les femmes qui ont peur ne se croient pas capables de supporter l’accouchement?

C’est pour cela que je les aide à avoir confiance en leurs capacités. La vie les a préparées à l’accouchement. Elles ne savent pas de quoi elles sont capables. C’est la principale difficulté: elles sont plus fortes qu’elles ne l’imaginent. Une autre difficulté pour elles, quand le moment d’accoucher arrive, c’est d’accepter de lâcher prise.

Les femmes sont-elles de plus en plus nombreuses à réclamer la péridurale?

C’est certain. Il y a de plus en plus de femmes qui sont mal dans leur corps de femme: elles voudraient avoir un enfant sans le faire. Eviter l’épreuve de l’accouchement.

Il y a aussi beaucoup de maternités qui proposent systématiquement la péridurale.

Au point que beaucoup de sages-femmes n’ont jamais vu une parturiente avoir mal. Certaines n’ont jamais vu d’accouchement sans péridurale! Elles se sont habituées à une hypermédicalisation. Pour elles, la péridurale c’est commode. Ça l’est moins pour la future mère, qui est pratiquement immobilisée par le cathéter de la péridurale dans le dos, le tensiomètre au bras, la courroie de monitoring sur le ventre et la perfusion.

Certaines mères parlent de «bonne douleur» à propos de l’accouchement naturel, parce que cette douleur a un sens…

La douleur les guide à la rencontre des compétences nécessaires pour faire naître, puis élever son enfant. La douleur rend mère. C’est un savoir profond. Un moment où la femme se branche sur sa féminité la plus profonde.

 

A lire

J’accouche bientôt
et j’ai peur de la douleur,

Maïtie Trélaün,
Ed. Le Souffle d’Or.

 

 

Pour info

19,6% des Françaises et 15,1% des Norvégiennes donnent naissance autrement que par voie basse.

Entre le tout nature des maisons de naissance et la césarienne de confort, il y a autant d’options que de futures mères, dirait-on. A l’hôpital de Morges, on encourage désormais une autre piste: l’accouchement en ambulatoire suivi d’une aide à domicile. Bébé naît dans un milieu médicalisé et s’en va à la maison avec maman quelques heures plus tard.

 

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