Dossiers
C'est aujourd'hui que Sarah Marquis hisse son sac sur son dos et s'enfonce, seule, dans la taïga. Mais auparavant, l'aventurière a répondu à vos questions.
A l’heure à vous lisez ces lignes, Sarah Marquis avance, seule, sur la grande plaine verte et austère qui longe le lac Baïkal, en direction de la Mongolie. Elle est partie tôt ce matin comme à chaque fois, sans se retourner, sans se perdre en adieux, car dans sa tête elle est déjà loin depuis des jours, immergée dans son aventure intérieure. Son sac de trente kilos contient son unique luxe: une tente en forme de chrysalide, qui offre peu de prise au vent et assure une excellente protection, grâce à trois couches imperméables superposées. «Là, j’ai fait ma princesse», a rigolé Sarah Marquis quand elle l’a achetée, il y a quelques semaines. Et tant pis si ladite tente pèse 2,8 kilos.
Avant de quitter la Suisse, fin mai, la marcheuse des grands espaces a accepté de répondre aux questions que vous, lectrices de Femina, avez envoyées. Des questions à bâtons rompus sur les petits et grands enjeux de son périple. Les voici:
Comment travaillez-vous votre mental pour ne pas vous décourager dans les situations extrêmes que vous rencontrez? (Christiane, Ostermundigen)
Sarah MarquisQuand on passe en mode «survie», on ne peut pas se permettre de seulement imaginer se coucher par terre et pleurer. C’est vraiment un état d’esprit dans lequel il faut s’immerger: tu n’attends jamais rien, ainsi, tu ne risques pas d’être déçue. Et tu admets que les choses n’arrivent pas par hasard: si tu ne chasses pas, tu ne manges pas. Si tu ne fais pas ta tente, tu ne dors pas. Alors, tu exécutes tous ces gestes quotidiens de ta nouvelle vie, avec le moins d’états d’âme possibles, entièrement focalisée sur un seul objectif: survivre. Cela fait vingt ans que je marche et que je travaille sur cette mise en condition. Qui commence par un adieu progressif, des semaines avant de partir, à tout ce qui constitue ma vie en Suisse. Ainsi, une fois sur le terrain, je peux mettre tout cet univers derrière moi et m’immerger dans mes nouvelles priorités.
Si vous ne deviez emporter qu’un produit de beauté (et c’est certainement le cas!) quel serait-il? (Caroline, Genève)
Du rouge à lèvres de YSL… Non, je rigole! Je prends un tout petit pot de crème de jour, que j’utilise avec parcimonie pour qu’il me dure le premier mois.
En tant que femme, avez-vous peur de certains hommes que vous risquez de rencontrer lors de votre périple? (Julia)
Cela fait partie de la gestion des rencontres… J’ai développé quelques manières de me protéger: je n’enlève jamais mes lunettes, je ne parle que de banalités pour mieux pouvoir observer mon interlocuteur, son langage du corps et essayer d’anticiper ses gestes… C’est le seul moyen: être dans l’attention permanente de l’autre. Une nuit, dans le désert de l’Atacama, j’ai été réveillée par une voiture qui tournait autour de ma tente. Je suis sortie et j’ai vu qu’il s’agissait de quatre policiers, qui voulaient contrôler mon passeport – c’est fréquent dans une région où la cordillère des Andes fait office de frontières. J’ai commencé par plaisanter avec eux, mais je me suis aperçue qu’ils étaient soûls et le plus jeune a commencé à dire des choses comme «tiens, ça fait un mois que l’on n’a pas vu de femmes…» Alors je les ai pris par surprise: je suis devenue très sèche, j’ai arraché mon passeport de leurs mains, j’ai dit que j’allais dormir et me suis enfermée dans la tente. Je les ai entendus longtemps… La voiture freinait, accélérait, faisait crisser les pneus, mais moi j’ai juste attendu, sans bouger. Ils ont fini par partir.
Comment pouvez-vous tuer un animal? Végétarienne, je ne pourrais jamais tuer un être vivant de sang-froid! (Julie)
C’est que vous n’avez jamais eu les parois de l’estomac collées ensemble tellement vous aviez faim! Dans des conditions de survie, les priorités changent. Moi aussi, je suis végétarienne depuis l’âge de 12 ans, car je ne supportais pas de manger ceux que je considérais comme mes amis. Tuer, pour moi, n’est pas un geste facile. L’enjeu est le suivant: parvient-on à s’intégrer dans la nature et à y survivre? C’est cette harmonie que je recherche. Et je mange le strict minimum, pour être aussi peu intrusive que possible.
J’ai lu que vous emportiez une sarbacane. Arrivez-vous vraiment à chasser des animaux ainsi? On peine à l’imaginer! (Mady, Neuchâtel)
Moi non plus, je n’y crois parfois pas! Et je suis persuadée que chez moi à Verbier, avec un réfrigérateur plein, je serais simplement incapable de viser juste. Mais quand tout votre esprit, votre instinct, est tendu vers le repas nécessaire à votre survie, vous devenez soudain plus habile. Cela dit, la sarbacane est là pour déstabiliser ma proie. je prends grand soin de tuer l’animal proprement, sans souffrance et je transporte un bâton très dur à cet usage.

Certains désagréments de femme ne doivent pas être faciles à gérer, non? (Julie)
Ces jours-là, je me couche sous un arbre et j’attends. Je me sens horriblement mal, depuis toujours, et je n’arrive pas à marcher. Il faut juste que j’anticipe pour avoir de l’eau à portée de main, car vraiment je ne suis alors bonne à rien.
Je suis en pensée avec toi, tu forces l’admiration… Les femmes ont besoin de quelqu’un comme toi, qui va au bout de ses rêves, qui ne transige pas avec ses priorités dans la vie. Tu es quelqu’un de rare, de précieux, alors keep going… Tu nous portes toutes!!!! (Nicole)
Merci de ton esprit positif et merci de croire en mes choix de vie. Nous avons toutes des parcours de courage et de ténacité. A chacune ses voies, ses petites missions.
De quoi vivez-vous si vous entraînez toute l’année puis voyagez durant deux ans? (Pauline, Sierre)
Je vis de l’argent gagné en donnant des conférences, de la vente de mes livres aussi. Un jour quelqu’un a dit «Je n’ai pas de talent particulier, mais je suis passionnément curieux»… Il s’appelait Einstein.
Quels ont été les moyens de vous booster face aux moments de doute et de solitude, forcément rencontrés sur le parcours? (Babette, Bienne)
Ah, si seulement je pouvais donner une recette! La solitude ne me pèse pas: je m’amuse des moments critiques et je m’imprègne du monde ambiant. C’est sans doute cela le plus important: je me régénère avec la beauté de la nature.
Y a-t-il, dans vos choix actuels, des valeurs qui vous ont été transmises par votre famille? (Fabienne, Neuchâtel)
Bien sûr! Mes parents entretiennent un rapport très fort à la terre, avec une vie campagnarde qui m’a donné cette connexion à la nature. J’ai toujours eu envie de parcourir la terre, de la comprendre, de m’en imprégner, de la raconter. Ma maman a beaucoup arrosé cette petite graine-là et nous restons toujours très liées, à chaque instant, malgré la distance.
Qu’est-ce qui pourrait, un jour, vous faire dire «Cette expédition était la dernière»? (Fabienne)
Mon corps. Son usure. Je sais que l’esprit aura toujours envie. Je ferai toujours partie du vent.
Que faites-vous pour faire passer la soif? Du chewing-gum? (Lucie)
Il m’arrive de mettre en pratique une technique aborigène qui consiste à poser une brindille ou un petit galet sous la langue, pour sécréter un peu de salive. Cela permet de déglutir.
Comment faites-vous pour tenir avec le mal aux pieds que vous devez forcément ressentir? (Isabelle, Genève)
Dans mes tiroirs sont stockées 45 paires de chaussettes Falke, sans lesquelles je refuse de marcher – même si je rêverais de marcher pieds nus. Cela dit, tous les soins apaisent un peu la douleur mais ne la suppriment pas. Mes pieds font l’objet d’une attention journalière: je les masse avec de l’huile essentielle de Tea tree, je les aère dès que je peux, le soir. Mais c’est une douleur terrible et je perds tout de même mes ongles à chaque fois.
Utilisez-vous un GPS? (Isabelle)
Seulement en cas de doute ou en cherchant de petites locations éphémères. Sinon, je mémorise chaque soir la carte topographique, pour m’imprégner à fond du tracé à parcourir.
Comment faites-vous pour vous faire comprendre dans les régions non-anglophones? (Isabelle)
Seuls 7% de la communication humaine passent par l’oral. Le reste est plus subtil: une histoire de vision, d’odeurs, de langage du corps. Je communique surtout par ma bonne volonté! Mais il est vrai que j’emporte un petit traducteur électronique, notamment pour la zone chinoise.




















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