Dossiers
|
Partie le 20 janvier 2011 de Kunming, Sarah se retrouve trois mois plus tard dans les monts Lunan Shan. Ce dimanche 24, elle se trouvera dans la région de Jiuzhaigou. |
Voilà près de trois mois que Sarah Marquis marche en Chine. Là, dans la province de Sichuan, elle gravit les altitudes de Lunan Shan familières à la minorité ethnique des Yi. La marcheuse a fait des rencontres. Qu’elle nous raconte avec émotion. Son récit exclusif.
Explorer, c’est sortir de son cocon, se mettre à nu et se reconstruire avec les odeurs, les couleurs, les sons d’une nature sans cesse différente… Tel un serpent, j’ai dû changer de peau une nouvelle fois: j’ai laissé derrière moi les bruits d’humains, les maisonnettes aux toits rebondis, les animaux libres de leurs mouvements, pour me retrouver enfin au contact de la nature. Elle se révèle plus sauvage que jamais, rude dans ses lignes, violente dans son énergie. Les falaises à pic me laissent souvent impuissante, me demandant de m’adapter. L’altitude est mon refuge me donnant l’opportunité de côtoyer des minorités ethniques aux coutumes animistes, en majorité des Yi. Je me trouve sur une crête des montagnes Lunan Shan quand un groupement de maisonnettes en terre surgit, des enfants courent, l’air effrayé, une femme se met à hurler, puis un homme s’approche, calmement. Ils me scrutent avec la peur au ventre: je suis la première personne blanche qu’ils rencontrent...
Chacune dans sa langue
A mon camp, le soir, une vieille femme aux rides pleines de lumière vient me trouver. Elle pense que «je suis une personne sans maison» et que j’ai faim. Elle dit que lorsqu’elle était jeune, pendant une période «pas facile», des gens l’avaient aidée à se nourrir. Elle n’a pas l’intention de me laisser avoir faim. Je la regarde, avec ses vêtements usés, ses cheveux tressés relevés sur sa tête, ses petits yeux pleins de sérénité et de vie, lui prends la main, et lui explique que tout est «OK» pour moi. Assises près de ma tente, on converse ainsi chacune dans sa langue. Plus tard, dans ces mêmes montagnes, l’histoire de cette vieille femme me sera contée (en anglais) par Jason, qui en est un parent éloigné. Jason est étudiant à Chengdu, il est revenu dans sa communauté pour les vacances afin d’aider à planter les pommes de terre. Il parle un très bon anglais. A lui, je pose toutes les questions qui s’étaient glissées depuis longtemps dans ma poche droite: «Quelles sont les interactions entre les Yi et la vie animale?» et «Est-ce que les gens des montagnes mangent aussi les chiens?» On s’est assis dans l’herbe et il m’a raconté… Il y a très longtemps, dans des temps lointains… le chien a apporté la première graine qui a permis à son peuple de devenir des cultivateurs de haute montagne. Par respect, les Yi regardent donc les chiens vieillir.
Le bon sens des sens
D’ordinaire, il est difficile de communiquer avec qui que ce soit en Chine: le langage du corps, les gestes habituels, ne fonctionnent pas du tout. Cela est dû, je pense, au cheminement de l’esprit emprunté pour l’interprétation des idéogrammes. Quand mon interlocuteur remarque que je ne comprends pas, il se met à me parler plus fort, jusqu’à hurler, pensant que cela va aider! Puis vient la phase où il écrit en idéogrammes ce qu’il a l’intention de me communiquer. Et lorsque je lui fais comprendre que ces dessins ne me parlent pas, un regard plein de pitié se pose sur moi: «Elle ne sait pas écrire!» Les quelques mots qui me permettent de m’exprimer ne suffisent pas et mon dictionnaire (d’images) n’aide pas… Encore moins dans ces montagnes avec les Yi qui ont leur propre langue et alphabet. Je me trouve dans une position où seuls mes sens peuvent m’être utiles. Je le vois comme un privilège en 2011 où la communication va si vite! Il me faut rechercher d’autres ressources en moi pour m’adapter une fois encore. L’isolement des Yi est dû à l’accès qui est si difficile (chemin dynamité dans la roche): seul un sentier leur permet de sortir, qu’ils empruntent à pied ou à moto. Pour ma part, sortir de ces montagnes me prend douze jours.
![]() |
![]() |
![]() |
||
| J’arrive par le haut et la surprends dans son champ… Devant elle, un gros buffle d’eau aux cornes planes et coiffées en arrière travaille. Elle me demande de m’asseoir, je dépose mon sac à dos et on s’assied par terre, laissant place à une conversation sans mots où les yeux et le sourire racontent. Quand je me relève, elle me dessine dans la terre, avec son bâton, le chemin que je dois suivre. | Lorsqu’un caillou tombe des falaises, j’ai le réflexe de relever la tête et la plupart du temps, je vois des chèvres suspendues dans le vide comme des équilibristes. Ce jour-là, elles étaient au sommet bien avant moi accompagnées d’un jeune berger. Les yeux du garçon me fixent avec un mélange de peur et de curiosité. Assis sur une pierre… il n’a qu’une chaussure. | Dans ces régions escarpées, la seule solution de transport est le dos des hommes. Il est 7 h du matin, le jour vient juste de se lever, l’eau pour mon thé commence à chauffer… quand cet homme passe devant ma tente. |
























Publier un nouveau commentaire