Internet vu par Solange Ghernaouti-Hélie

Par Fabienne Rosset

 

Par Fabienne Rosset

 

Spécialiste en sécurité et criminalité informatiques, cette professeure HEC de Lausanne scrute le Net sous toutes ses coutures, surtout les plus filandreuses, comme celle de la protection de la vie privée. «La meilleure façon de la préserver est de ne pas l’exposer. Le réseau n’oublie jamais et les données que nous laissons sur des serveurs que nous ne maîtrisons pas nous échappent», lâche l’enthousiaste technophile.

Le 20 février, elle participera à un cours public à l’UNIL sur la protection de l’intégrité personnelle sur le Net. «Un bon moyen de s’attarder sur la manière dont cet outil a modifié notre relation au réel, à autrui, au temps, à la distance et à l’identité.»

Solange Ghernaouti-Hélie

La conférence à laquelle elle participe: Mon intégrité personnelle est-elle garantie sur le web?», Mercredi 20 février 2008 de 18 h à 20 h à l’Amphimax, auditoire Erna Hamburger, Université de Lausanne.


En savoir plus sur le cycle de conférences à l’UNIL
27 février: «Les nouvelles technologies de la communication: obstacle ou pont entre les individus?»
5 mars: «L'amour est-il virtualisable?»
12 mars: «Le web, source d'information fiable ou outil de désinformation?»

4 questions à Solange Ghernaouti-Hélie


FEMINA: Est-il encore possible de préserver sa vie privée sur le net aujourd’hui?
Solange Ghernaouti-Hélie: «Je crois qu’il faut être conscient que toutes informations laissées sur Internet constituent un capital exploitable et exploité par ceux qui offrent le service via lequel nous livrons de notre plein gré des informations qui relèvent de notre vie privée. Lorsque l’on parle de vie privée on peut distinguer les données personnelles et les traces numériques que nous ne manquons pas de laisser lors de chaque activité réalisée via l’informatique. Les données comme les traces prises isolément ne sont pas forcément importantes et ne font pas l’objet de protection particulière. Toutefois ce qui pose problème actuellement est la capacité de ceux qui récoltent ses informations, livrées de notre plein gré ou recueillies à notre insu, de les corréler, de les mettre en relation, de les traiter, pour nous suivre à la trace, reconstituer notre comportement, identifier nos habitudes, nos centres d’intérêt, connaître nos relations, enfin tout savoir de nous, de nos déplacements virtuels ou réels, établir notre profil marchand ou psychologique, etc.
Mais ce problème de traçabilité – surveillance existe aussi en dehors d’Internet et peut mettre à mal l’intimité numérique, usage de cartes de crédits, de paiement, de fidélité, comme l’usage du téléphone ou du GPS pour ne citer que quelques exemples.»

Quels sont les profils les plus vulnérables sur le Net?
«De manière générale, indépendamment de l’âge et du sexe, les personnes les plus vulnérables sont celles qui sont naïves, crédules, peu averties des pratiques du net et relativement peu expérimentées, des personnes qui n’ont pas encore développé de véritables stratégies de comportement et de mise en relation virtuels. A cet égard on peut penser effectivement, que certaines personnes du moins au début de leur apprentissage Internet, que certains inconscients se livrent complètement et révèlent des données sensibles qui pourraient être exploitées pour les berner et leur porter atteintes dans le monde réel.»

Dans notre utilisation quotidienne, quelles sont les pratiques les plus à risque?
«Le risque est relatif et dépend de la notion de valeur auquel il est associé, ce qui peut être variable d’un contexte à un autre, d’un individu à un autre. Toutefois, tout ce que l’on écrit, transmet, consulte, échange, achète, vend, etc. enfin tout est enregistré et stocké dans des serveurs. Ce n’est pas pour autant que les données stockées sont exploitées pour vous nuire. Mais il faut quand même savoir qu’un message électronique et comme une carte postale qui transite (qui est copiée) dans plusieurs systèmes informatiques avant d’arriver dans le serveur de messagerie de son destinataire, peut être accessible à tout un chacun. Tout administrateur système d’une entreprise peut connaître les sites consultés par les employés, les messages émis ou reçus… Donc envoyer un message à contenu sensible, naviguer sur Internet à partir de son poste de travail, peut constituer un risque en fonction des circonstances. De plus, n’oublions pas non plus que les fournisseurs d’accès et de service Internet sont tenus par la loi de garder durant trois ans toutes les données de connexion de leur client…
Pour rester pragmatique, je citerai les risques engendrés par les virus véhiculés par la messagerie électronique (prise de contrôle des machines, destruction de données, surveillance,…), le leurre des internautes pour les inciter à donner eux-mêmes des données personnelles qui seront utilisés pour réaliser des malveillances (phishing), les courriers électroniques non sollicités (spam) véritables outils de harcèlement et d’introduction de virus.»

Téléphones portables, cartes de crédit, net… comment les utiliser sans devenir parano?
«En étant conscient du problème et en les utilisant en toute connaissance de cause!
En participant à des débats publics comme ceux proposés par l’Université de Lausanne.
En exigeant des garanties de protection et de transparence.
En exigeant que la sécurité ne soit plus faite dans l’obscurité mais soit contrôlée par des tierces parties dans lesquelles nous pourrions avoir confiance.
De s’interroger aussi peut-être sur leur nécessité et leur rôle et de comprendre la capacité qu’ont ces technologies de modifier notre appréhension du monde.
En pensant que ces technologies ne sont pas une fatalité mais résultent d’un processus d’innovation, de commercialisation et d’adoption.»

 

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