Tes mains, d'Eugène

La première fois que j’ai vu tes mains, j’ai compris que je serais prêt à les regarder très longtemps.

Eugène, écrivain.

Eugène, écrivain. © Florian Cella/Edipresse

Dans un livre j’ai lu que…

Dans un livre j’ai lu que… © DR

Tes mains étaient de petites créatures libres et joyeuses, à la fois potelées et fines. Potelées comme des joues de bébé et fines comme des hermines. Un vrai miracle. Dans ces conditions, regarder ta main droite rajuster une mèche sur ton front devenait un spectacle aussi admirable que la contemplation d’un Botticelli à la Galerie des Offices de Florence. Quand tu posais la main sur les objets de mon quotidien, j’avais l’impression qu’ils embellissaient instantanément. Une carafe d’eau de chez Ikea devenait plus belle qu’un vase de Murano…Un jour, une dame qui découvrait tes mains, s’exclama: «Oh, quelles mains intéressantes!» J’ignorais que des mains pouvaient être intéressantes. Dans ma naïveté masculine, je pensais que «belle», «charmante», «fine» «douce» ou «rugueuse » étaient à peu près les seuls adjectifs à déposer sur le mot «main». Je me mis à les admirer, à les dévorer des yeux, dès que j’avais un instant de libre. Au bout de dix ans, je peux dire que tu n’as pas des mains intéressantes, mais passionnantes. En bon esprit cartésien, voici les raisons purement objectives de l’amour que je leur porte:

1) Tes mains ont cueilli des tonnes de framboises sauvages, de myrtilles et de bolets dans les forêts autour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de ta babouchka.

2) A l’âge de 15 ans, tes mains ont appris à monter et démonter une kalachnikov en moins de deux minutes.

3) Tes mains ont joué du piano et de la flûte.

4) A 16 ans, tes mains ont façonné des statuettes en argile. Ces statuettes existent toujours; elles peuplent la vitrine d’une bibliothèque d’appartement. Je les ai regardées une fois: on peut y lire le cheminement de tes doigts adolescents qui cherchent à donner vie à la matière.

5) A 17 ans, le pouce de ta main droite s’est dressé vers le ciel; tu as rejoint en auto-stop Saint-Pétersbourg à la mer Noire. J’ai vérifié sur une carte: c’est à peu près dix fois la distance Paris-Marseille. Une authentique pro du pouce levé!

6) A 24 ans, tes mains ont rédigé un Diplôme d’études approfondies à la Sorbonne.

7) Ta main droite a tenu la main de ta mère mourante.

8) Un jour, tu as soulevé une énorme valise pour quitter ta ville natale et t’installer en Suisse, avec moi. On s’est donné la main. Tu as un peu façonné la mienne et j’ai un peu façonné la tienne.

9) En hiver, à cause du froid, des petites plaques rouges recouvrent le dos de tes mains. Tu vas sûrement être fâchée que je raconte cela. Si je le fais, c’est pour que les gens arrêtent de s’étonner: «Comment? disent-ils, vous êtes Russe et vous ne supportez pas le froid?» Tes mains n’aiment pas le froid; beaucoup de Suisses n’aiment pas le ski et n’importe quel Sénégalais peut attraper un coup de soleil. C’est clair maintenant?

10) Une ou deux fois par mois, tes doigts sont violets à cause des betteraves que tu râpes dans un saladier.

Pour ces dix raisons, tes mains sont un spectacle. Certains vont à l’opéra; moi, je prends le petit-déjeuner avec toi. Bonne Saint-Valentin.

 

Eugène

Son parcours: Eugène est né à Bucarest, en Roumanie, en 1969.C’est «grâce» à Ceausescu que lui et sa famille viennent s’installer en Suisse, à Lausanne plus précisément. Son roman La vallée de la jeunesse a décroché en 2008 le Prix des auditeurs de la Radio suisse romande. Eh oui, c’était bien lui, le danseur du groupe Sakaryn qui, dans les années 1990, a connu la gloire avec la chanson Clara (elle ne m’aime pas).

Sa femme: Alexandra et lui se sont mariés en 2001.

Son dernier livre: Dans un livre j’ai lu que…, aux Editions Autrement, est un abécédaire drôle et déroutant d’anecdotes et d’informations qu’Eugène a glanées au gré de ses lectures.

 

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