Psycho, c’est quoi, une bonne mère?

TEXTE EVA GRAU ET SYLVIANE PITTET

TEXTE EVA GRAU ET SYLVIANE PITTET

La récente condamnation à Vevey d’une femme dont l’inattention a failli coûter la vie à sa fille relance le débat sur le rôle de parent. Eternelle question: qu’est-ce qu’une bonne mère? Paroles de mamans et avis d’experts.

Pour quelques minutes d’inattention, pendant lesquelles sa fille de 2 ans avait failli se noyer, une femme a été condamnée fin mars à Vevey. En la reconnaissant coupable de lésions corporelles graves par négligence, la justice a voulu sanctionner une mère qui ne s’était pas montrée à la hauteur. Ce verdict choque et inquiète: fallait-il créer ainsi un précédent qui pourrait faire jurisprudence? Risquer de perdre son enfant n’est-il pas déjà une punition en soi? Et surtout, n’en demande-t-on pas trop aux parents? Au-delà des courriers de lecteurs, souvent ulcérés, parus dans la presse romande, cette affaire soulève une problématique autrement plus profonde: celle du parent idéal.

Aujourd’hui, il ne suffit plus d’élever ses enfants et assurer leur survie jusqu’à leur majorité. Culte de la performance oblige, il faut désormais être une mère équilibrée, ferme mais pas dure, présente mais pas étouffante, disponible mais pas servile... En un mot: parfaite.

Face à cette avalanche de théories et de préceptes d’éducation, qui croire: son instinct, son expérience, celle de sa mère, de sa meilleure copine, ou les multiples manuels qui s’empilent sur les étagères des libraires? Devant la responsabilité que la société fait peser sur leurs épaules, les mamans ne savent plus comment donner à leur enfant les clés d’une vie d’adulte heureux. D’où un sentiment de culpabilité et une peur de se tromper grandissants. Entre l’image d’Epinal et la réalité du quotidien, chaque mère tente de définir son propre idéal en fonction de son vécu, ses valeurs, ses envies ou ses aptitudes. Et d’être «suffisamment bonne», selon les termes du pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott.

Dès lors, il n’y aurait pas une mais mille et une façons de remplir son rôle maternel. Nous avons voulu vérifier ce postulat en demandant à des mamans romandes leur recette personnelle, témoignages éclairés par deux spécialistes de la question, le pédiatre Aldo Naouri et la psychologue et psychothérapeute Isabelle Filliozat.

Retrouvez également l'interview de Pierre Codoni sur la question.

Alors, qu’est-ce qu’une «bonne mère»?

LAETITIA, 2 ENFANTS DE 6 ANS ET 21 MOIS

«Mon idéal serait de parvenir à donner à mes enfants les bases pour se construire et se sentir libres de faire n’importe quel choix de vie sans qu’ils ressentent l’impression qu’ils doivent agir en fonction de mes attentes ou de mes espoirs. J’aimerais qu’ils sachent que, quoi qu’ils fassent, ils pourront compter sur moi, sans jugement. J’estime que suis une bonne mère quand: j’aime sans étouffer; j’accompagne sans envahir; j’aide à donner le meilleur sans mettre de pression; je respecte mes propres limites et celles de mes enfants; je pose un cadre clair et cohérent; je partage mes doutes et mes interrogations; je me remets en question... Et surtout, quand je reste une femme, une amie, une épouse, une collègue. Je me rends compte que c’est très illusoire et que, confrontée à la vie quotidienne, je suis rarement cette bonne mère rêvée. Mais j’essaie de garder tout cela dans un coin de ma tête.»

VALÉRIE 2 FILLES DE 8 ET 4 ANS

«Mère parfaite? Impossible de le devenir car l’homme naît imparfait. Définition d’une bonne mère? Les valeurs principales que je souhaiterais transmettre à mes pucs sont le respect de l’autre et de ses différences, le respect de la nature, la capacité de pouvoir développer sa propre personnalité et ses propres intérêts. Il est important d’apprendre à s’aimer soi-même et à avoir confiance en soi pour pouvoir aimer les autres. Et le rôle de la maman est de savoir valoriser ses enfants. A mes yeux, la recette principale pour être une bonne mère est donc faite d’amour, de dialogue, de jeux, de disponibilité, d’humour, mais aussi de limites à poser et de frustrations que les enfants devront vivre pour grandir et mûrir.»

DANIÈLE UN ENFANT DE 16 MOIS

«Il n’y a pas de modèle. Le jour où l’on devient maman, une grande partie des principes que l’on s’était fixés s’envole parce que cela n’a rien à voir avec tout ce que l’on avait pu s’imaginer. Pour moi, être une bonne mère se situe quelque part entre la capacité à rester fidèle à ce que l’on croit être juste pour son enfant et la faculté de s’adapter à ses besoins. Je pense que cela nécessite pas mal de disponibilité, de générosité et de remise en question. C’est dans les yeux de son enfant que l’on peut s’imaginer être une bonne mère ou non. Mais je pense que rien que le fait de vouloir être maman, de vouloir du bien à nos enfants, fait de nous des bonnes mères.»

ANNA 2 ENFANTS DE 4 ANS ET 1 AN

«A la maternité, la première chose que j’ai dit à ma fille a été: «Je vais me tromper et toi aussi, mais je ferai tout mon possible.» Etre une bonne mère, c’est d’abord savoir remettre en question toutes les certitudes qu’on avait avant. Ensuite, c’est laisser son enfant faire ses expériences sans lui transmettre nos propres peurs et angoisses, l’écouter et répondre à ses questions le plus naturellement possible. Enfin, ne jamais lui mentir ou lui faire des promesses qu’on ne peut pas tenir. Pour moi, il s’agit d’un apprentissage quotidien où on découvre ensemble ce que le mot parent signifie.»

THÉRÈSE 2 ENFANTS DE 2 ET 4 ANS

«C’est difficile de dire ce qu’est une bonne mère, car cette définition évolue constamment, en fonction de l’âge ou de l’enfant. Au début, c’est subvenir aux besoins vitaux de son bébé: le changer, le nourrir, veiller à sa sécurité... C’est déjà très intense. Puis on expérimente, on s’adapte et on apprend en même temps que son enfant. On navigue à vue. Je ne pense pas qu’on puisse être une mère parfaite qui prévoit tout, qui anticipe vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Moi, en tout cas, je n’y arrive pas car je travaille. Aussi je laisse de la place au père de mes enfants, aux grands-parents. J’essaie de ne pas me poser trop de questions et je me fie aux signes extérieurs: mes fils sont en bonne santé et ont l’air heureux, alors je me dis qu’ils vont bien. Suis-je une bonne mère? Je ne sais pas. J’aurai la réponse dans quelques années, ou peut-être jamais. Tout ce que j’espère, c’est que, plus tard, mes fils n’auront pas besoin de payer des séances chez un psy pour parler de moi.»

CAROLINE, 2 ENFANTS DE 2 ET 5 ANS

«Pour moi, une bonne mère, c’est quelqu’un qui fait confiance à ses enfants et les laisse évoluer dans leur direction tout en les soutenant et les aidant dans leur choix. C’est aussi la personne qui sera là dans les bons et les mauvais moments, qui saura rassurer dans les situations difficiles et comprendre dans les phases de doute. Aimer, c’est laisser son enfant suivre son intime conviction et respecter son choix même si sa vérité n’est pas forcément la nôtre.»

MANUELA, 2 ENFANTS DE 4 ANS ET 19 MOIS

«Depuis que je suis maman, ma vie a beaucoup changé. Je croyais savoir ce que signifiait le verbe « aimer », mais mes enfants m’ont apporté un amour que je n’avais encore jamais connu, un amour si fort qu’il est intouchable. Pour moi, c’est le plus important: l’amour qu’on donne à un enfant, dans les gestes, les paroles, les sourires, les regards... Souvent, nos enfants nous poussent à bout, dépassent les limites en cherchant à les trouver. Dans ces moments-là, je me dis: sois patiente.
Pour être une bonne mère, il faut aussi aimer la vie, profiter, prendre le temps. Cela demande beaucoup d’énergie mais ça en vaut la peine.»

MARLYSE, UN ENFANT DE 30 ANS

«Question piège! Toute mère jongle avec plus ou moins d’habileté entre amour et autorité, présence et lâchage de baskets. Je n’ai sûrement pas été une mère parfaite, mais j’espère avoir été une mère suffisamment bonne. Qu’en penses-tu, fiston?»

SANDRINE, 2 ENFANTS DE 4 ANS ET 6 SEMAINES

«Une bonne mère va conduire ses enfants sur la voie de l’indépendance. Elle utilise pour cela leurs erreurs comme tremplin pour les réorienter sur le droit chemin. Elle accepte de se remettre en question quand ses principes éducatifs ne donnent pas les résultats attendus. Elle ose poser des limites claires et les tenir, même dans les mauvais jours! Ça a l’air si simple en théorie…»

SYLVIANE, 2 ENFANTS DE 5 ET 7 ANS

«Personne n’a la recette miracle et ne peut prétendre être une bonne mère, sous prétexte qu’elle travaille ou ne travaille pas. Pour moi, c’est rester le plus proche de ses convictions en essayant de transmettre de vraies valeurs telles que le respect, l’amour, l’envie de découvrir, etc., tout en composant avec ses doutes. Mais surtout, c’est donner beaucoup d’amour et épauler ses enfants le mieux possible.»

ISABELLE, 2 ENFANTS DE 1 ET 2 ANS

«Avant tout, être à l’écoute de ses enfants. Essayer, autant que possible, de les éveiller, de leur apprendre des choses, de les faire rire, de redevenir un enfant à leur contact. Tout en étant une référence, quelqu’un sur qui l’on peut compter et qui sache se faire respecter, en douceur.»

NOËLLE, 2 ENFANTS DE 8 ET 10 ANS

«Etre une bonne mère, c’est déjà se sentir épanouie aussi bien dans ce rôle que dans sa vie personnelle. Il est certain que le soutien d’un «bon père» rend cette responsabilité bien plus aisée. Cela demande beaucoup d’amour, de présence, de dialogue, d’écoute, de confiance, de respect mutuel, de limites. Afin de métamorphoser ses enfants en adultes qui, on l’espère, seront aimants, responsables et respectueux d’eux-mêmes et des autres.»

RENATA, 2 ENFANTS DE 11 ET 14 ANS

«C’est une mère qui aide ses enfants à ouvrir leurs ailes et à entendre la chanson personnelle qui chante à l’intérieur d’eux-mêmes. Qui leur donne envie, énergie et courage. Comment? Difficile... Disons qu’il s’agit de rassurer sans couver, d’aimer sans étouffer, de se montrer présente sans être en libre-service. Et puis, une bonne mère est une femme qui existe en dehors de ses enfants, ne serait-ce que pour leur montrer que la vie est belle, multiple, joyeuse, amoureuse.»

PATRICIA, 3 ENFANTS DE 19, 23 ET 24 ANS ET DIRECTRICE DE CRECHE

«Une fois ses enfants devenus grands, c’est leur laisser vivre leur vie, tout en restant à l’écoute. C’est surtout être disponible, accepter ses erreurs et se remettre en question. Les mères que je côtoie dans mon travail s’interrogent beaucoup. Elles me demandent souvent: «Est-ce que je fais juste?» Je ne peux que leur donner des pistes, car je ne pense jamais qu’une mère fasse archifaux. Cela dépend beaucoup de l’enfant et de son caractère.»

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