Pénurie de crèches, de qui se moque-t-on?

Il manque des places dans les crèches! Le sujet fait souvent débat. Alors, à Femina, nous avons voulu en avoir le cœur net: où est le problème? Un dossier complet avec un sondage exclusif, une table ronde, un aperçu des disparités communales et un constat sans appel: il faut faire mieux!

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Par Sandra Weber

Il manque des places dans les crèches! Le sujet fait souvent débat. Alors, à Femina, nous avons voulu en avoir le cœur net: où est le problème? Un dossier complet avec un sondage exclusif, une table ronde, un aperçu des disparités communales et un constat sans appel: il faut faire mieux!

 

Le sondage mené en Suisse romande par M.I.S. Trend pour Femina (voir pages suivantes) est limpide. Les Romands estiment à plus de 60% qu’il n’y a pas assez de places en crèche pour leurs enfants. La gestion du dossier de l’accueil des enfants en âge pré-scolaire étant du ressort des communes, nous avons ciblé huit d’entre elles pour connaître leur politique en la matière. Les réponses  obtenues auprès de ces autorités sont disparates. Pour vous livrer une photographie de la situation, nous les avons donc réunies sous forme de fiches d’identités communales (à découvrir dans les pages suivantes).

Cette thématique, centrale dans les enjeux politiques actuels, méritait également une table ronde. Son objectif: débattre des raisons du manque de structures de garde. Est-ce une question de coûts ou de mentalités? En effet, alors que des entreprises investissent dans ce domaine pour conserver en leur sein leurs employés qualifiés, la récolte de signatures pour des déductions fiscales destinées aux parents gardant eux-mêmes leurs enfants va bon train. Est-ce une alternative sérieuse? Faut-il plutôt forcer les communes à offrir un nombre de places suffisant? Avec quel argent?

Enfin, nous nous sommes intéressées au concret: comment les familles, et les femmes en particulier, gèrent-elles le quotidien lorsqu’elles n’obtiennent pas de place de garde?

 

 

Les intervenants de notre débat
Annick Calcagno-Wulf, responsable de projets, Ressources humaines, Nestlé Suisse
Diana de la Rosa, coordinatrice et cofondatrice de l’Association romande des crèches d’entreprises (ARCE)
Lynn Mackenzie Oth, économiste, auteure de La crèche est rentable, c’est son absence qui coûte, pour la Conférence latine des déléguées à l’égalité
Jean-Philippe Robatti, co-directeur de la Crèche de Lausanne
Sarah Rosselet, membre du comité de l’Initiative pour les familles, députée UDC au Grand Conseil neuchâtelois
Manuel Tornare, ex-conseiller administratif de la Ville de Genève (PS), en charge du Département de la cohésion sociale, de la jeunesse et des sports
Oscar Tosato,
Municipal de la Ville de Lausanne (PS), en charge du Département enfance, jeunesse et éducation

Quand les crèches font débat

Des parents qui obtiennent une place en crèche au terme du congé maternité, vous en connaissez? Femina a réuni quelques spécialistes du domaine afin de débattre de la problématique du manque de structures d’accueil. En un tour de table, chacun évoque ses pistes pour sortir de l’impasse.

Premier constat: les deux politiciens présents ont beau souligner leurs «bilans crèche» particulièrement positifs, c’est toujours la galère pour les parents au terme du congé maternité. Aussi importante qu’ait été l’augmentation du nombre de places d’accueil ces dernières années (voir les pratiques communales p. 19, 20 et 23), l’attente est au minimum de plusieurs mois. Plus souvent d’une année, voire davantage. L’objectif du municipal lausannois socialiste Oscar Tosato de satisfaire à 100% la demande d’ici six à dix ans, ou celui encore plus ambitieux du conseiller administratif genevois sortant Manuel Tornare – socialiste également – d’y parvenir entre 2014 et 2016, ne sont d’aucun secours pour les familles en recherche urgente d’un mode de garde.

Mauvaise péréquation

Il y a une dizaine d’années, le dossier «crèches» n’était pas porteur, électoralement parlant. Depuis, il l’est devenu, assurent Oscar Tosato, fraîchement et très confortablement réélu, et Manuel Tornare, pour sa part en pleine campagne électorale pour le Conseil national. Le signe d’un «véritable changement de société», commente le Lausannois. Auquel il faut répondre «en assurant, à terme, une place pour chaque enfant dont les parents en font la demande.» Comment y parvenir? Premier obstacle, de taille, le coût des crèches.

Une situation paradoxale, puisque selon l’étude effectuée par l’économiste Lynn Mackenzie Oth en 2002, «La crèche est rentable, c’est son absence qui coûte.» En permettant aux deux parents de poursuivre une activité professionnelle, les structures de garde génèrent des revenus à long terme dont la société dans son ensemble tire bénéfice. «Le profil de revenu d’une femme qui non seulement continue de travailler mais n’a pas interrompu sa carrière n’est pas le même. Ce qui a des retombées  financières sur le long terme en matière de revenus supplémentaires et d’impôts, d’assurances sociales versées, pour l’AVS et le chômage, ainsi que d’aides sociales épargnées, dont la famille aurait peut être bénéficié en l’absence de ce salaire». Le problème, c’est que la commune, qui investit la majeure partie des montants nécessaires au fonctionnement des crèches, n’est pas la principale bénéficiaire de ces retombées. «Les cantons en bénéficient bien davantage. Il faudrait que les frais générés par les crèches soient répartis de façon plus équitable entre communes, cantons et Confédération, estime l’économiste. Une péréquation existe dans d’autres domaines, pourquoi pas celui-ci?» Peu de changements ont cependant eu lieu en la matière, malgré le large écho de l’étude de Lynn Mackenzie Oth au travers des Bureaux de l’égalité ces dix dernières années.

Une question de coûts ou de mentalités?

Le coût joue certes en défaveur de l’accueil de la petite enfance. Mais pour débloquer des budgets, encore faut-il une véritable volonté politique. D’où la question: le manque de places en crèches n’est-il pas le reflet d’une mentalité réfractaire à ce mode de garde? Oui, répondent sans hésiter Diana de la Rosa, coordinatrice de l’Association romande des crèches d’entreprises, Jean-Philippe Robatti, représentant de la crèche de Lausanne, Annick Calcagno-Wulf, responsable de projets aux Ressources humaines de Nestlé Suisse et Manuel Tornare. Oscar Tosato, lui, estime que le frein principal est l’argent. Ce débat a en tous les cas permis d’identifier deux types d’approches difficilement conciliables. Celle, traditionnelle, pour qui les crèches sont une manière de déléguer les tâches éducatives incombant aux parents. Et une autre, qui voit dans le fait de faire garder ses enfants une façon différente de les élever. «La question est de savoir si l’enfant doit être considéré comme un domaine strictement privé ou non», estime Diana de la Rosa. Ainsi, Sarah Rosselet (UDC/NE), membre du comité de l’Initiative des familles (lancée par son parti), a présenté son expérience de mère au foyer durant quinze ans comme un choix «de s’occuper de ses enfants». Ce qui n’a pas manqué de faire réagir le municipal lausannois. «Une famille qui place ses enfants dans une crèche élève également ses enfants, mais avec le soutien de structures d’accueil.» A son tour, Sarah Rosselet a réagi aux propos de Jean-Philippe Robatti, qui soulignait les aptitudes développées par les enfants gardés en groupe, en particulier au niveau de la sociabilité et de l’intégration. «Cela signifie-t-il qu’une mère élève moins bien ses enfants?»

 

 

Travailler ou rester à la maison: rarement un véritable choix

Que l’on préfère ou non garder soi-même ses enfants, le choix n’est de loin pas assuré. De nombreux couples n’ont simplement pas d’autre alternative que de travailler à deux, pour des raisons économiques. Sans compter les familles monoparentales, a rappelé Manuel Tornare. «Pour autant que les barèmes permettent réellement au couple qui travaille à deux d’augmenter son revenu. Les frais de crèche et d’impôts supplémentaires dépassent parfois le revenu additionnel», signale Lynn Mackenzie Oth.

D’un autre côté, nombre de femmes, plus rarement d’hommes, réduisent voire cessent leur activité professionnelle en raison du manque de structures de garde. «Dans ce domaine, je crois que le terme de décision est plus approprié que celui de choix», commente Lynn Mackenzie Oth. Car les options sont limitées par les possibilités de garde. C’est précisément ce non-choix que Nestlé Suisse tente d’éviter. «40% de nos collaborateurs sont des femmes, indique Annick Calcagno-Wulf. Nous souhaitons leur épargner de devoir choisir entre vie privée ou professionnelle, pour ne pas perdre, en particulier, nos collaboratrices compétentes.» C’est pourquoi Nestlé Suisse propose des places en crèche à ses employés en participant au financement des réseaux communaux locaux. Mais pas seulement. «Flexibilité du temps de travail, télétravail, horaires non bloqués et congés sabbatiques permettent à nos employés de mieux concilier vie professionnelle et familiale.» Les entreprises proposant ces prestations ne sont pas légion. Selon Diana de la Rosa, seule une douzaine d’entreprises romandes disposent de places en crèche.

Dédommager les mères au foyer: une solution ou un leurre?

Souvent isolée face aux autres interlocuteurs, Sarah Rosselet a su développer un argumentaire pragmatique difficile à contester. Etant donné le manque de places en crèche, les femmes au foyer arrangent bien le système, puisque précisément, elles ne cherchent pas à placer leurs enfants. Et par là même, n’utilisent pas ce type de prestations publiques, bien que payant leurs impôts. D’où une légitimité, selon elle, à revaloriser l’activité de mère au foyer au travers de déductions fiscales, ce que propose l’Initiative des familles. D’autant plus que nombre de mamans ayant cessé leur activité professionnelle l’ont fait en raison de l’insuffisance des structures de garde, et non par choix. «Il s’agit d’une solution complémentaire à la garde des enfants en crèche, que je ne dénigre pas. Nous avons dû faire beaucoup de sacrifices pour nous occuper de nos enfants, en termes de vacances, de voiture, de maison», témoigne-t-elle. Dédommager les mères au foyer, une bonne option pour les femmes? Oscar  Tosato se refuse à entrer en matière: «Il s’agirait clairement d’un retour en arrière.» Un pis-aller qui prétériterait selon lui l’égalité, ainsi que la carrière professionnelle des femmes. «Comment financer Harmos si l’on effectue des déductions fiscales?», s’interroge Manuel Tornare. «Et pourquoi ne pas accorder une déduction fiscale aux mères qui travaillent mais n’ont pas obtenu de place en crèche?» a lancé une journaliste présente, suscitant un certain malaise.

Autre piste, évoquée par Annick Chevillot, un congé maternité plus long. Lequel permettrait d’éviter les mois d’attente lors du retour au travail. Une option déjà plus intéressante que le retour à la maison, aux yeux de Diana de la Rosa, puisqu’elle compromettrait moins la carrière des femmes. «A condition que les hommes puissent eux aussi bénéficier d’un congé.»

Forcer les communes?

Pour accélérer la création de crèches, la solution la plus rapide est-elle de forcer les communes à offrir ce service en suffisance? «Dans quelques années, les crèches seront un service public et gratuit, comme l’école, estime Oscar Tosato. Ce qui n’empêchera pas le libre choix.» Et comment y parvenir? Manuel Tornare cite en exemple l’initiative cantonale genevoise visant à ancrer le droit à une place de garde pour chaque enfant dans la Constitution. Une initiative similaire a été lancée dans le canton de Neuchâtel: les Neuchâtelois se prononceront aujourd’hui le 19 juin. En attendant la solution idéale, les familles en quête d’une place de garde pour leur enfant se débrouillent comme elles peuvent (lire p. 24). Grâce au système D.

 

 

Quand les entreprises prennent les devants

Face aux difficultés rencontrées par leurs collaborateurs, certaines entreprises ont créé leurs propres structures de garde d’enfants. Interview de Michel Vernaz, Director General Services Switzerland chez Philip Morris, et de Diana de la Rosa, coordinatrice de l’Association romande des crèches d’entreprises (ARCE).

Michel Vernaz,
Director General Services Switzerland chez Philip Morris
Diana de la Rosa,
coordinatrice de l'Association romande des crèches d'entreprises (ARCE)

FEMINA Qu’est-ce qui a poussé Philip Morris à créer des places en crèche?

MICHEL VERNAZ Notre but était de favoriser la carrière des employés de notre entreprise et des femmes en particulier. Qu’elles soient à temps plein ou partiel, elles ont d’ailleurs la priorité, par rapport aux hommes employés, pour y faire garder leurs enfants. Avant la création de notre propre structure, nous avions remarqué que les problèmes de garde pouvaient poser des difficultés à nos collaborateurs par rapport à leur carrière.

Quelle est la capacité de votre structure d’accueil?
Actuellement, nous avons une crèche de 122 places plein temps à Lausanne, qui accueille 140 enfants. Une vingtaine d’enfants sont sur liste d’attente. Les places sont réservées à nos employés, à l’exception d’une proportion de 10 à 15%, attribuée à la Ville de Lausanne avec laquelle nous avons une convention. Nous prévoyons d’ouvrir une nouvelle crèche à Boudry au printemps 2012. Elle accueillera le même nombre d’enfants.

Combien votre structure de garde coûte-t-elle à l’entreprise et quel est le prix demandé aux parents?
Sa construction a coûté 14,3 millions de francs, et son budget annuel est de 4 millions. Quant au prix, nous avons le même barème que la Ville de Lausanne. Au final, la couverture des frais est assurée par l’entreprise pour les deux tiers, et pour un tiers par la contribution des parents. En matière d’encadrement des enfants, nous appliquons les normes du Service de protection de la jeunesse (SPJ). Nous investissons 13 millions de francs dans la future crèche de Boudry. Autre aspect à ne pas oublier, les crèches créent des postes de travail. Nous employons 40?personnes dans celle de Lausanne et en engagerons 40 autres à Boudry.

Quel bénéfice compense cette perte financière?
Nous accordons une grande importance à la fidélisation de nos collaborateurs. Par exemple, une employée qui a un enfant et peut le faire garder chez nous sera davantage susceptible de rester dans l’entreprise. Elle aura la possibilité de s’épanouir dans sa vie professionnelle sans sacrifier sa vie privée. La crèche fait partie de notre politique de Work Life Balance. Elle diminue le stress des employés avec enfants, puisqu’elle est ouverte de 7 h 30 à 19 h 30, durant toute l’année, période des vacances scolaires comprise. Pour nos Ressources humaines, c’est un argument de recrutement pour le personnel à compétences élevées. C’est pourquoi nous tenions à offrir le même type de prestation à notre important centre de recherche et de développement du canton de Neuchâtel.

FEMINA Dans quels cas est-il intéressant pour une entreprise de créer sa propre crèche?
DIANA DE LA ROSA
Deux principaux critères entrent en compte: la taille et le type de société. Cela vaut la peine en principe dès 800 à 1000 collaborateurs. Des partenariats avec les communes sont souvent mis sur pied pour faciliter la gestion. Quant au type d’entreprise, ce sont celles qui souhaitent éviter de perdre leurs employés hautement qualifiés, par exemple les banques ou les entreprises pharmaceutiques. C’est aussi une solution intéressante pour des secteurs dont le personnel est en majeure partie féminin et dont les horaires sont très irréguliers, comme les hôpitaux. Mais il faut noter que la crèche d’entreprise n’est pas la solution idéale pour tous les employés, par exemple pour ceux qui habitent loin de leur lieu de travail.

Quel est le coût d’une telle structure?
Le fonctionnement d’une crèche coûte entre 30 000 et 35 000 francs par an et par enfant, y compris le loyer. C’est donc sans compter la construction des locaux le cas échéant.

Est-ce vraiment rentable?
Lorsque les frais liés au turnover ( coût du remplacement d’un salarié par un autre, ndlr ) sont élevés, oui. Le départ d’un collaborateur hautement qualifié peut coûter un an de salaire à l’entreprise. Selon une étude du SECO, le rendement sur investissement pour une politique d’entreprise favorable à la famille est de 8%.

De quelle manière les sociétés qui n’ont pas la possibilité de créer leur propre crèche peuvent-elles aider leurs employés à trouver des solutions de garde?
Elles peuvent leur offrir un soutien dans leur recherche. L’ARCE propose son aide aux Ressources humaines dans ce processus, moyennant un forfait annuel de 10 francs par collaborateur. C’est en quelque sorte une externalisation de services. Bien sûr, nous ne pouvons pas créer un réseau de garde d’enfants ad hoc, mais nous aidons à utiliser vraiment tous les moyens existants pour trouver une solution et assurons le suivi en cas de liste d’attente. Nous pouvons également faciliter la recherche d’une jeune fille au pair, par exemple. Et nous collaborons avec des crèches privées.

Comment est née votre association?
L’ARCE a été créée en 2002 et est financée par le privé. Elle est née du besoin d’aider les entreprises à fidéliser leurs employés, dans la perspective d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Parmi les membres fondateurs, on trouve le Credit Suisse et Serono.

Retrouvez les pratiques de quelques communes de Suisse romande, pages 19-23

 

Retrouvez les résultats détaillés de notre sondage

 

A lire également Crèches: la Confédération doit s’impliquer

 

Retrouvez la vidéo du débat sur les crèches

 

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