Femmes de l’ombre

Eux, on les voit et on les entend partout. A croire qu’ils sont seuls au monde! Eh bien non! Ces grandes gueules qui occupent l’espace médiatique ont une femme...

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Par Marie-Claude Martin / Photos: Loan Nguyen, www.madameloan.com

 

Eux, on les voit et on les entend partout. A croire qu’ils sont seuls au monde! Eh bien non! Ces grandes gueules qui occupent l’espace médiatique ont une femme. Comment font-elles pour exister à leur côté? Quatre épouses s’expriment.

 

Chacune de leur déclaration est un fracas, et chacun de leur geste commenté par des médias friands du spectacle qu’ils offrent. Ils sont avocat, comédien, entraîneur sportif, entrepreneur, politicien, souvent provocateur, parfois polémiste. Sans eux, la Suisse serait plus terne. La lumière les nourrit, les clameurs étanchent leur soif. On les adore, on les conspue, on les trouve ridicules, on les envie. Mais ces totems de la vie publique ne sont pas seuls. En général, ils ont une femme et des enfants. Par choix, ils restent à l’écart, en coulisses. Mais n’est-ce pas dans les coulisses que le spectacle se prépare, s’organise, se règle dans ses moindres détails?

Si l’on comprend aisément le plaisir à se produire sur scène, quel est celui du personnage de l’ombre? Comment vivre et faire sa place aux côtés d’un homme qui occupe tout l’espace public? Faut-il lui consacrer sa vie comme une geisha? Le conseiller comme un coach? Le séduire comme une éternelle amante? Le laisser vivre comme une partenaire? Et comment articuler harmonieusement moi-l’autre-nous? Mais d’abord qui sont-elles? Femina a voulu le savoir. Nous sommes donc allés interroger Marianne Bonnant, Ghislaine Freysinger, Sandra Biver et Marcela Bideau.

Complicité, complémentarité, indépendance, valeurs communes, humour, mais aussi famille, sont les mots qui reviennent le plus souvent dans leur bouche. Leur attitude n’est pas forcément la même selon qu’elles ont connu leur homme déjà célèbre ou qu’elles ont grandi avec lui. Leur rapport à la célébrité non plus: certaines se délectent de la notoriété de leur partenaire, d’autres en souffrent. Ce sont des couples solides, qui parfois se chamaillent comme les Bideau, s’admirent comme les Bonnant, se complètent comme les Biver, ou se stimulent comme les Freysinger. Finalement, ils ne sont pas si différents des autres, sauf pour nous, lecteurs. Car en parlant d’elle, d’eux et de lui, Marianne, Ghislaine, Sandra et Marcela révèlent quelque chose de précieux: le côté jardin de ces hommes de cour.

 

Ghislaine et Oskar Freysinger

«Il a sa vie, j’ai la mienne»

Lui: La votation sur les minarets l’a fait connaître au-delà de nos frontières. Son franc-parler et son aisance médiatique en font le ténor de l’UDC romande
Elle:
Fille et épouse de politicien, elle refuse de jouer les Pénélope. Musicienne amateur, elle adore monter des spectacles.

L’histoire de leur rencontre

«A cette époque, je travaillais à la banque la semaine et dans un bar le week-end. Un samedi soir, je suis allée dans une discothèque. C’est là que j’ai rencontré Oskar. Le lendemain, à onze heures du matin, il débarquait sur mon lieu de travail et me donnait ce mot: «Ceci est un hold-up! Vous avez trente secondes pour me dire si vous acceptez de dîner avec moi ce soir.» Je me suis demandé si ce garçon n’était pas un peu fou. Après tout, nous n’avions fait que danser, pas plus! Me sentant réticente, il a précisé: «Il ne s‘agit que de dîner ensemble, vous savez.» Je me suis dit: «Pourquoi pas?» A peine assis au restaurant, il m’a fait sa déclaration: «Voilà, j’ai eu le coup de foudre. Tu es la femme de ma vie!» Une année plus tard, en avril 1988, nous étions mariés!»

A l’ombre d’un grand homme

«Quand je l’ai rencontré, Oskar était professeur au collège de Sion. Il n’est entré en politique qu’en 1997. Je n’avais aucune envie de devenir femme de politicien. Mon père était au Conseil communal de Savièse et maman l’attendait souvent tard le soir. Moi, je n’ai pas envie d’attendre. C’est pourquoi je travaille toujours dans un bar de Savièse. J’aime rencontrer les gens et aussi monter des spectacles. Cette année, avec trois amis, nous préparons une comédie musicale inédite, Quesada (www.quesada.ch). Depuis qu’Oskar est devenu médiatique, on nous regarde différemment dans la rue, mais peu importe. L’important est d’être bien dans sa peau. Je suis heureuse et ne voudrais pas changer de vie.»

Le ressort de leur couple

«Notre couple fonctionne bien, chacun étant le complément de l’autre. Lui fait de la politique. Moi pas. D’ailleurs, nous n’en parlons jamais. Il fait du sport, moi pas. Il a sa vie. J’ai la mienne. Mais à chaque fois que nous partageons un moment d’intimité, c’est magique, tant l’amour qui nous unit est grand. En dehors de ça, nous sommes tous les deux volontaires, aucun obstacle ne nous décourage, pa capona (ndlr: jusqu’au bout), comme on dit ici! Et il y a les enfants, Fanny, Yoann et Laura, fruits de notre amour. Sans oublier Anissa, venue chez nous il y a trois ans. Nous l’avons accueillie pour quelques mois, maintenant elle fait partie de la famille.»

Son jardin secret

«Il n’est pas secret, c’est la musique. A la maison, on chante beaucoup. La scène, le chant embellissent la vie. C’est magique.» [MS]

 

 

Marianne et Marc Bonnant

«Marc est une mère juive»

Lui: Avocat genevois, orateur d’exception, styliste de la langue française, pourfendeur du politiquement correct et provocateur né.
Elle:
Tante de Carole Bouquet et cavalière enthousiaste. Terrienne, elle se dit douée pour le bonheur. Pendant 19 ans, elle a été visiteuse de prison bénévole.

L'histoire de leur rencontre

«L’adjectif qui me vient est «improbable» puisque nous avions déjà vécu une première vie. Marc avait deux filles, moi aussi, presque du même âge. J’étais femme de banquier, lui jeune avocat brillant, de cinq ans mon cadet. Il était convaincu qu’il m’épouserait. J’étais plus circonspecte. Il m’a fait une cour pleine d’humour, de charme, d’éloquence, et je suis tombée amoureuse. Nous avons construit notre première maison en 1982 et avons décidé de ne pas faire d’enfant: pour nos filles, c’était mieux. On s’est mariés en 1983, avec ses parents et nos quatre enfants, très discrètement.»

A l’ombre d’un grand homme

«Je ne me suis jamais sentie minimisée à ses côtés. Marc ne vous rabaisse jamais, il ne juge pas, il est pédagogue, confortable. Au début, c’était moi qui le faisais rêver parce que j’étais différente, plus sophistiquée, et que j’incarnais un monde qu’il ne connaissait pas. Aujourd’hui, il m’impressionne par ses qualités, intellectuelles et humaines. J’adore assister à ses procès. Ce n’est pas la plaidoirie qui me fascine mais tout ce qu’il met en place pour y arriver. Marc n’écrit rien, il ajuste selon les réactions. C’est un exercice physique: il perd un kilo par heure quand il plaide. Séducteur? Oui, et c’est ainsi que je l’aime. Je ne me suis jamais sentie menacée et je ne suis pas une femme jalouse. C’est une séduction de l’instant et ce n’est que joyeux. Mais ce qui m’amuse, c’est la tête des femmes en train de me regarder. J’aime qu’il plaise; il aime que je plaise. Marc est pour moi d’une lecture simple, comme je le suis pour lui, on s’est immédiatement déchiffrés, on joue tout le temps, on rit et on parle beaucoup, on est profondément heureux l’un avec l’autre.»

Le ressort de leur couple

«Notre amour intense et la passion de la famille. On se complète parfaitement: je suis terrienne, lui dans les nuages, inapte à la vie de tous les jours. Il n’a pas d’ordinateur, et n’en a pas besoin. Il a tout dans la tête. Il s’est mis tard au téléphone portable et commence seulement à envoyer des SMS, notamment à ses filles. Il a besoin de les entendre tous les jours, besoin de ce lien viscéral. Marc est une mère juive. Cet homme qui enrage les féministes aime profondément les femmes, père et beau-père de quatre filles, il adore sa sœur et adorait sa mère, une Italienne qui avait le tempérament de Magnani et aimait les mots comme lui. Il dit souvent qu’il n’aurait pas eu la carrière qu’il a si je ne lui avais pas fait cette vie heureuse, sans souci matériel, si je n’avais pas tissé ma toile pour le protéger et entretenir tous ces liens familiaux, y compris lointains, auxquels il est attaché. Marc est un intellectuel plutôt angoissé. Je resitue, recentre, dédramatise, il me croit, et ça marche!»

Son jardin secret

«Je n’en ai pas, mais la nature me ressource ainsi que la poésie. Et l’équitation, bien sûr. J’ai un étalon espagnol que j’adore monter. Dans les moments de grand désarroi, les chevaux m’ont toujours apaisée.»

 

Marcela et Jean-Luc Bideau

«Jean-Luc ne veut pas devenir adulte»

Lui: Emblème du cinéma suisse, il a tourné une centaine de films. Il a été membre de la Comédie Française de 1988 à 1998.
Elle:
Polyglotte d’origine tchèque, elle a réalisé plusieurs mises en scène. Son humour noir en fait un formidable clown blanc.

L’histoire de leur rencontre

«C’était à Prague, en 1966. Jean-Luc répétait une pièce; j’étais traductrice. Nous avons flirté, mais cela s’est plutôt mal fini. Puis, à la fin août 1968, la Tchécoslovaquie a été envahie par les Russes. Je voulais partir, j’avais peur qu’on ferme les frontières. Un jour, Jean-Luc m’appelle: «Es-tu toujours célibataire? Que veux-tu?» Je lui réponds: «J’aimerais un enfant.» Lui: «Moi aussi. Avec des yeux de quelle couleur?» Il a proposé de m’épouser, j’avais 28 ans, et Nicolas est né exactement neuf mois après. Avec une rencontre aussi fantasque, pas étonnant que nous ayons tout le temps des heurts.»

A l’ombre d’un grand homme

«Au début, quand nous sommes arrivés à Genève, c’était très difficile. J’avais fait des études, parlais plusieurs langues, et me retrouvais femme au foyer! Je ne savais rien faire dans une maison, même l’aspirateur, je le passais à l’envers! Je dépérissais. J’ai d’ailleurs maigri de 10 kg après la naissance de Nicolas (ndlr: l’actuel Monsieur Cinéma suisse)! Jean-Luc n’avait pas encore trouvé ses marques. Je l’ai encouragé à faire de la télévision. C’est là qu’il a rencontré Soutter, Goretta et Tanner. Le succès est venu,  les cinéastes et le public lui ont trouvé du charme. Les gens apprécient sa nature, mais sa famille a pu parfois être gênée par son exubérance, son impudeur, même. L’embêtant, avec les grandes gueules, c’est qu’elles agissent avec les tripes, sous le coup de l’impulsion, sans nuances. Pour moi qui suis plutôt réfléchie, dialecticienne, qui écoute et ajuste en fonction de l’interlocuteur, c’est parfois pénible. Jalouse? Oui, je suis jalouse et lui aussi. C’est Soutter qui me l’a dit car Jean-Luc ne l’avouera jamais.»

Le ressort de leur couple

«Jean-Luc dit souvent: «Demandez à Marcela, c’est elle le cerveau!» On ne sait jamais si c’est du lard ou du cochon. Il joue là-dessus, pour qu’on ne sache pas vraiment s’il plaisante. Il dit que je suis maniaque, emmerdeuse, que je veux toujours faire le bien des autres contre leur volonté, mais il m’oblige à tenir ce rôle parce qu’il se cantonne toujours dans le même comportement: pour s’affirmer, il dit tout le temps non, même pour des bêtises. Il estime que les artistes sont de grands enfants. Il ne veut pas devenir adulte, mais qui veut le devenir? On se tape sur les nerfs, mais quand Jean-Luc part, il me manque, je lui manque. Il dit qu’il n’aurait pas pu en épouser une autre. On aime aussi beaucoup nos enfants et, aujourd’hui, nos six petits-enfants. J’ai remplacé ma patrie par ma famille.»

Son jardin secret

«Ce qui me régénère, c’est de jouer avec les textes, les adapter, les traduire. J’aime écrire, mais avoir la responsabilité d’un auteur, c’est une autre paire de manches! Depuis trois ans, je chante dans un chœur. J’adore être parmi les autres et de n’avoir aucune responsabilité sinon ma partition. La mise en scène, c’estparfois une telle torture!»

 

 

Sandra et Jean-Claude Biver

«Ce n’est pas parce que je reste à la maison que je n’ai rien à dire»

Lui: Entrepreneur passionné et créatif, souvent primé jamais déprimé, il est le patron de la marque horlogère Hublot.
Elle:
Sa vocation: rendre heureux les siens.

L’histoire de leur rencontre

«J’ai connu Jean-Claude en 1997. J’étais alors divorcée et assez traumatisée par cette expérience. Je vivais dans une ferme dans les hauts de Belmont, avec mes deux enfants. Les hommes, ce n’était pas ça… Un soir, de bons amis ont voulu me faire sortir alors que je n’en avais pas envie. Il s’agissait d’un spectacle du Béjart Ballet. Quelqu’un avait des billets en trop… L’équipe a finalement décidé de venir me chercher. Et l’homme qui avait trop de billets, c’était Jean-Claude! Lors de la descente en voiture, entre Belmont et le Béjart Ballet, il a conduit comme un fou. Je me suis dit «aïe» et j’ai averti mes amis que pour rentrer, je prendrais le taxi. Après coup, Jean-Claude et moi avons mangé ensemble. Il s’est avéré que nous avions plusieurs points communs. J’ai fait beaucoup de course à pied, par exemple.Lui aussi. Une chose en a attiré une autre. Un mois ou deux après, il a demandé ma main. Nous nous sommes mariés le 13 mars 1999. Cela fait treize ans que nous nous aimons.»

A l’ombre d’un grand homme

«Jean-Claude est un homme sérieux, fidèle. Quand il part en voyage pour Hublot, ce qui est très fréquent, j’ai une totale confiance en lui. Nous sommes extrêmement soudés, complémentaires mais avec une vision commune du couple: pour moi, la femme doit tenir la maison, les enfants. Mais attention, ce n’est pas pour ça qu’elle a moins à dire, hein! D’ailleurs, j’ai une place énorme dans les décisions qu’il prend dans son travail. Et lui, il ne pourrait pas vivre avec une femme qui viserait une carrière professionnelle. Moi, ma carrière, c’est de rendre heureux les miens.»

Le ressort de leur couple

«Après avoir tous deux souffert d’un divorce, nous voulions réussir notre vie de famille. J’ai l’impression que nous gérons de mieux en mieux notre couple. Chaque année et chaque mois qui passent, l’amour et la compréhension entre nous sont plus grands. Notre amour nous donne du punch, de l’énergie. Je dis merci tous les jours àla vie pour le bonheur qu’elle m’a donné. Aujourd’hui, le minimum que je puisse faire, par reconnaissance, c’est de bien m’occuper de l’éducation de nos enfants.»

Son jardin secret

«Je vis pour mon mari et notre famille. Donc je n’en ai pas. Et comme mon mari est souvent absent, je n’en ai pas besoin.» (Rires.) [SF]

 

Pour garder l’harmonie

Les conseils d’Yves Dufour, sexologue et psychologue

Elle ou la personne de l’ombre doit…

1. S’adapter, participer à l’éclat de l’étoile mais sans oublier de faire briller la sienne.

2. Préserver son autonomie, par exemple, en pratiquant une activité propre. Bon pour l’estime de soi, bon pour le couple qui se trouve ainsi nourri par l’extérieur.

3. Ne pas lui marcher sur les plates-bandes. Sa célébrité fait partie de lui.

4. Ne jamais oublier que chacun est responsable de sa propre vie d’abord, personne ne peut la vivre à votre place.

5. L’humour qui en toutes choses fait des miracles.

Lui ou la personne dans la lumière doit…

1. Ne pas oublier qu’on n’y arrive jamais seul.

2. Veiller à maintenir un équilibre entre sa carrière, son image, et le temps accordé à l’autre.

3. Etre reconnaissant, ne pas se montrer avare en signe d’affection et de compliments, reconnaître ce que l’autre fait pour vous.

4. Redistribuer les bénéfices acquis dans la lumière.

5. Séduire aussi en privé.


Ateliers pour couples, animés par Yves Dufour et Manuela Guyot. Prochaines sessions: 3 et 19 sept, 1er et 22 oct, 5 nov 2010. Infos: 079 705 66 55 ou www.vitavi.ch

 

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