Démographie: Les femmes font la grève du ventre

Dans les pays aisés et ceux qui ont commencé à le devenir, les femmes font de moins en moins d’enfants...

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Par Marie-Claude Martin

Dans les pays aisés et ceux qui ont commencé à le devenir, les femmes font de moins en moins d’enfants. Alors que les années 1960 craignaient la surpopulation, c’est l’inverse qui se produira. Faut-il forcément s’en inquiéter?

 

Dans une commune du Japon, quatre écoles primaires viennent d’être vendues aux enchères sur Internet. A quoi peut bien servir une école quand il n’y a plus d’enfants? Depuis 2004 en effet, le Japon a entamé son déclin.

Plus près d’ici, l’Allemagne vient de tirer la sonnette d’alarme. Si le taux de natalité reste aussi bas, le pays le plus densément peuplé d’Europe risque de disparaître dans douze générations, et ce, malgré le flux migratoire.

Qu’on est loin de la bombe démographique annoncée dans les années 1960! Si la population mondiale a quasi triplé en un demi-siècle (de 2,535 milliards en 1950 à 7 milliards aujourd’hui), les Nations Unies tablent sur une stabilisation de la population à 9 ou 10 milliards en 2050: un milliard de plus pour le continent africain et l’Asie, notamment grâce à la Chine qui n’en connaîtra pas moins des problèmes de dénatalité.

A l’inverse, l’Europe, avec son taux de fécondité inférieur à 2 (à l’exception de la France et de l’Irlande) poursuivra son déclin, perdant 10% de sa population d’ici à 2050. Le calcul est simple: il faut au moins 2,1 enfants par femme pour assurer une croissacne de la population à long terme. En Suisse, le taux de fécondité est de 1,44 grâce, notamment, à la population migrante. Et 2009 devrait être un bon cru pour les bébés.

Peur du futur, amour du confort

Si les femmes kényanes se sont fait remarquer, le mois dernier, en appelant à la grève du sexe pour que le gouvernement accélère ses réformes, cette baisse mondiale de la natalité n'a rien de concerté ou de militant, comme le révèlent aussi nos quatre témoignages. Alors pourquoi? Les raisons de cette décroissance sont multiples: aisance économique, peur du futur, meilleure santé, urbanisation extrême, contraception, entrée des femmes sur le marché du travail, rapport à l’enfant plus affectif. Faut-il s’inquiéter? Le démographe genevois Philippe Wanner estime qu’il n’y a pas d’optimum de population: seule compte l’adaptation des sociétés à leurs nouvelles réalités. Car tous les pays ne vivent pas le même type de déclin démographique. Exemples de quatre nations au destin très différent.

 

 

La Chine: pas assez de filles

Taux de natalité: 13,71 naissances pour 1000 habitants.

Les faits: D’après des estimations récentes, la population chinoise devrait atteindre 1,6 milliard d’habitants en 2040, contre 1,2 milliard en 1995. Ensuite, vers 2100, elle devrait retomber en dessous de 1,4 milliard.

Les causes:
1. L’urbanisation rapide qui fait chuter le taux de natalité. A Pékin et à Shanghai, un nombre croissant de femmes n’ont déjà plus d’enfants.
2. Les avortements sélectifs et l’infanticide à l’encontre des filles, les Chinois préférant mettre au monde des garçons. D’ici à 2020, on compte un «surplus» de 30 millions d’hommes en âge de se marier.

Les mesures: En 1995, l’Etat annonce la finalité de son projet: «Le planning familial doit servir et être subordonné à la tâche centrale du développement économique.» Mais la transition démographique rapide de la Chine pose de nombreux problèmes d’alimentation, d’emploi, d’urbanisation, d’énergie et, surtout, de prise en charge des personnes âgées, de plus en plus nombreuses, et jusqu’ici assumées par les seules familles.

 

L’Allemagne: la peur des enfants

Taux de natalité: 8,18 naissances pour 1000 habitants.

Les faits: Trente-quatre pour cent des femmes de 35 à 49 ans détentrices au moins d’un master, n’ont pas d’enfants. Et seules 32% d’entre elles en ont deux. A l’autre bout du spectre, 25% des femmes non diplômées ont trois enfants ou plus. Ce qui fait craindre, en plus d’une décroissance certaine, une augmentation des enfants pauvres.

Les causes:
1. Des infrastructures inexistantes et une politique familiale qui ne permet pas de concilier maternité et travail. A cela s’ajoute une tradition très ancrée: en Allemagne, les femmes qui confient leurs enfants en bas âge à une crèche sont qualifiées de «mères corbeaux.» Une femme doit donc choisir entre carrière et enfants.
2. Selon un sondage du Spiegel: une bonne partie de la population considère les enfants comme nuisibles (sales, bruyants, onéreux). Beaucoup d’Allemands préfèrent ne pas en avoir plutôt que de renoncer à leur liberté. Trois pour cent de la population s’est même fait stériliser.
3. Depuis la réunification, les femmes de l’ex-RDA se sentent abandonnées à leur sort alors qu’avant elles bénéficiaient d’un certain nombre d’avantages (allocations, infrastructures, crèches, etc.) tandis que les femmes de l’Ouest ont encore en tête le traumatisme nazi, sa conception des mères «fabriques à bébés» et l’endoctrinement des enfants dans des structures collectives. Ce qui expliquerait la méfiance des mères à l’égard des crèches, l’individualisme allemand (la famille réduite contre le totalitarisme) et la peur des gouvernements à se montrer intrusifs quant à une politique familiale.

Les mesures: Le gouvernement veut changer les mentalités et promouvoir un nouveau message: «L’Allemagne, un pays où il fait bon avoir des enfants.» Depuis le 1er janvier 2007, le parent salarié qui quitte provisoirement son emploi pour élever le nouveau-né perçoit pendant un an 67% de son revenu mensuel, avec un plafond de 2700 francs. L’allocation peut être versée pour une durée de quatorze mois dans le cas où le second parent prendrait lui aussi un congé parental de deux mois après la naissance. L’Allemagne a connu un petit sursaut l’année de la mise en place de son programme, mais depuis les naissances ont à nouveau chuté.

 

 

Le Japon: la révolution des femmes

Taux de natalité: 7,87 naissances pour 1000 habitants.

Les faits: Le Japon compte 127 millions d’habitants avec le taux de natalité le plus bas du monde alors que son espérance de vie y est la plus élevée: 85,6 ans pour les femmes et à 78,7 pour les hommes. Certains observateurs prévoient que le pays aura perdu 30% de sa population d’ici à 2055.

Les causes:
1. Le Japon est ethniquement et linguistiquement très uniforme avec 98% de Japonais. L’immigration ne vient pas compenser la chute des naissances.
2. Comme en Allemagne, rien n’est pensé pour combiner travail et maternité. Les femmes qui sont entrées sur le marché du travail dans les années 1970 n’ont pas envie d’abandonner leur indépendance pour s’occuper de leurs enfants, de leurs parents et de leur belle-famille, ce qui était traditionnellement le cas. Les Japonaises âgées de 20 à 39 ans, déjà peu nombreuses, renoncent volontairement à la maternité.
3. Rien n’est fait pour faciliter la vie de couple: manque d’espace et de logements, aucune sécurité sociale, aucun allégement fiscal, sans compter l’obligation d’excellence qui pèse sur les enfants.
4. La sacralisation du mariage et son corollaire, le déni de l’union libre, jugée très inconvenante. Mais comme les Japonaises se marient de moins en moins, et que les enfants nés hors mariage sont scandaleux (seulement 1,93% des naissances), elles ne peuvent que rester célibataires et sans enfants.

Les mesures: Le gouvernement a créé un ministère antidéclin, le premier au monde. Malgré des mesures natalistes ambitieuses, mais pas toujours suivies de financement, et la création de crèches assurant la garde de 2 millions d’enfants, la baisse se poursuit.

 

La Russie: mortalité très élevée

Taux de natalité: 11,3 naissances pour 1000 habitants.

La situation: La population russe a chuté de 149 millions en 1992 à 142 millions en 2008.

Les causes:
1. La baisse du nombre de femmes en âge de procréer, dont certaines rendues stériles par des avortements successifs en guise de contraception.
2. Les privatisations rapides et les problèmes sociaux qui en ont découlé ont fait grimper le taux de la mortalité: alcool, suicides et morts violentes. Sans compter les ravages du sida. L’espérance de vie des hommes est de 59 ans, inférieure à celle qu’elle était il y a vingt ans.

Les mesures: En 2006, pour enrayer le déclin de la Russie et éviter de s’en remettre à l’immigration, Poutine annonçait des mesures natalistes spectaculaires, allouant 1% du PIB à son programme. Résultat: il est né 1,7 million de bébés en 2008, un record depuis vingt-cinq ans. Mais cela ne suffira pas à enrayer le déclin si la mortalité continue d’être aussi élevée.

 

 

«Les enfants sont devenus un luxe»

Pour Philippe Wanner, professeur de démographie à l’Université de Genève, il faut transformer en profondeur la société, notamment sur la question du travail, pour relever les défis de demain. Interview.

 

FEMINA D’un côté, des pays qui, voyant leur natalité décroître, craignent pour leur avenir. De l’autre, des organisations, surtout écologistes, qui estiment que la surpopulation pourrait ruiner la planète. On ne comprend plus rien. Où est la vérité?

PHILIPPE WANNER Les uns ont peur de voir leur puissance économique diminuer, les autres confondent le nombre d’habitants avec leurs comportements. Le nombre mondial d’habitants n’est pas le vrai problème. Que l’Asie croisse d’un milliard d’habitants d’ici à 2050 n’est pas le plus inquiétant; c’est la transition du vélo à la voiture, et d’un mode de vie traditionnel à un mode de vie occidental à forte dépense d’énergie qui est problématique. Ce sont surtout des positions idéologiques.

Alors qu’est-ce qui est certain?

Que la croissance démographique a un horizon! Selon une projection des Nations Unies, nous serons environ 9 milliards en 2050, et ce chiffre devrait se stabiliser.

Comment expliquer cette stabilisation?

Il y a deux raisons. La première tient à ce que nous appelons la transition démographique: le passage d’une natalité et une mortalité fortes à un régime démographique marqué par une natalité et une mortalité faibles. La majorité des pays de la planète a passé ce cap, après une période de forte croissance démographique (faible mortalité, naissances nombreuses). Et quand on a franchi ce seuil, on ne revient plus en arrière. Deuxième raison: la moitié de la planète a un taux de natalité de moins de 2 enfants. Or, il faut au moins 2,1 enfants par femme pour assurer une croissance de la population à long terme.

D’où l’inquiétude: qui paiera nos retraites?

Actuellement, en Suisse, il y a 4 actifs pour 1 retraité. En 2050, il y en aura un peu plus de 2 pour 1. Il va falloir que les actifs paient le double, et certains s’en inquiètent. Mais on oublie que la société, l’économie, et les retraités de demain, ne seront pas les mêmes qu’aujourd’hui. On ne peut pas bien sûr prolonger le temps des études, vouloir un âge de la retraite fixe et maintenir les mêmes prestations sociales, mais en réformant rapidement, on peut trouver des solutions acceptables pour tous. Certains ont su anticiper, comme la Scandinavie qui a élevé l’âge de la retraite, ou le Japon qui a su voir dans ce vieillissement une opportunité économique, l’occasion de développer de nouvelles technologies pour répondre aux besoins des plus âgés. Il ne faut pas avoir peur du vieillissement, chaque société s’adapte à condition d’ouvrir le débat et de se poser les bonnes questions dès maintenant.

Lesquelles?

Comment adapter la société au vieillissement? Comment accroître la fécondité? Comment assurer une bonne cohésion sociale avec les migrants dont on a besoin, mais qui, eux aussi, à terme, feront moins d’enfants. Ces trois questions sont intimement liées dans les pays européens qui sont tout de même privilégiés: le vieillissement a commencé dans les années 1920 et se stabilisera vers 2050. C’est un processus sur cent trente ans, plus facile à gérer que sur vingt ou trente ans comme la Chine ou l’Afrique.

Pour conjurer ce trio, certains démographes, comme l’Américain Phillip Longman, préconise de revenir au patriarcat, un système qui, selon lui, a assuré la pérennité de l’espèce. Est-ce pensable?

Cela me paraît impossible de revenir à de telles structures. Les comportements féminins ont profondément changé, notamment grâce à la contraception, et notre rapport aux enfants aussi: ils étaient la source d’un profit, surtout en campagne où ils représentaient une force de travail, ils sont aujourd’hui un «luxe» pour les populations urbaines, de plus en plus nombreuses. En revanche, en matière de politique familiale, le terrain reste à défricher, même si on sait que les politiques de natalité n’ont que peu d’incidence sur le comportement. Le défi étant d’offrir aux couples, et pas seulement aux femmes, le soutien et les conditions nécessaires pour fonder une famille.

 

Elles sont en coupe, n'ont pas eu envie d'avoir un enfant et ne regrettent rien. Quatre d'entre elles nous confient les raisons d'un choix souvent mal jugé ou incompris.

 

 

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