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La quarantaine, Brigitte a particulièrement bien réussi sa vie professionnelle. Mais rien n’était gagné pour cette mère de famille. A 8 ans, c’est elle qui nourrissait tous les siens.
Enfant, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été prête à tout pour satisfaire ma mère
Pour éviter ses colères qui me terrorisaient, je guettais la moindre intonation de sa voix et faisais en sorte de la mettre de bonne humeur. Souvent, je parvenais à devancer ses désirs. Ma mère faisait de moi un être vil, à son service… Elle disait: «Allez la gosse! Il me faut mes cigarettes et mon briquet, c’est dans mon sac à l’entrée! Et qui m’amène mon café?» Après le repas de midi, nous devions, mon frère ou moi, le lui préparer, une fois la table débarrassée et nettoyée. Elle me demandait également de cirer ses chaussures le soir avant de sortir. Cela devait être bien fait. Je m’exécutais aussi vite que possible, du mieux que me le permettait ma maladresse d’enfant. Ensuite, je les lui apportais là où elle était, sur le canapé en train de s’impatienter ou devant le miroir à parfaire son maquillage.
Je ne devais pas avoir plus de 4 ans quand j’ai appris à faire la vaisselle
Pour atteindre le fond de l’évier, je me mettais debout sur une chaise. Quand une corvée était mal faite ou mal exécutée, ma mère explosait de colère. Lorsqu’elle se précipitait pour augmenter le son de la radio, nous savions que le pire était à venir. Elle nous battait avec un martinet jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus et que le souffle lui manque. Mon père ne disait rien. Refusant d’affronter notre dragon, il désertait la maison pour rejoindre ses copains au bistrot. Je vois encore mon frère se jeter à ses pieds et l’entourer de ses bras pour le retenir, qu’il fasse quelque chose, nous défende, nous protège… Il n’en faisait rien. Jamais. Il avait ce geste sans espoir qui nous disait clairement: débrouillez-vous sans moi. Mon frère, de deux ans mon aîné, s’est un jour révolté. Il n’a plus accepté, il ne s’est plus soumis. Il s’est mis à couper les franges des martinets qu’il avait déniché dans la chambre de ma mère. Sans se démonter, elle a dès lors utilisé le manche. Puis assez vite, elle a opté pour le ceinturon. Elle les choisissait en cuir, larges, cloutés. Si le châtiment lui paraissait insuffisant, elle frappait avec la boucle. Même sous les coups, mon frère défiait ma mère, plus aucune larme ne sortait de lui. Ça la rendait hystérique. La folie! Le sentiment d’impuissance, de sa toute-puissance, de son pouvoir de vie ou de mort... Je nous voyais si petits, si démunis. J’ai vite compris que ma servilité rampante m’assurait une certaine protection face ses fureurs.
Elle était belle. Elle est née belle. Très belle, fragile
Je me souviens de sa coiffeuse. C’était dans les années septante. Elle ressemblait à un œuf. A l’époque, c’était la mode des meubles en plastique. Très design, la sienne était orange avec un couvercle blanc. Elle l’ouvrait, la branchait et toutes les lumières s’allumaient autour du miroir. Assez futuriste. Elle avait tout, des produits, mais aussi des bijoux que ses amants lui offraient. Une poule comme mère... Si jeune. Elle a eu mon frère à 15 ans, moi à 17 ans. Elle voulait une autre vie, ça, c’est sûr.
Lorsque l’école finissait à 11 h 30, je rentrais vite car j’avais une heure pour préparer le repas familial. Je n’avais pas 10 ans. Nous vivions en France, je devais faire un repas traditionnel, avec de la salade, un légume, de la viande, un féculent. Le soir, elle me disait: «Demain, il y a un lapin ou des rognons au madère.» Lorsque je ne savais pas comment faire, je courais chez mon arrière-grand-mère que j’adorais, elle habitait derrière chez nous. Mamy avait été toute sa vie cuisinière dans une maison bourgeoise, elle m’a tout appris. Chaque après-midi, elle venait en douce faire la vaisselle de midi pour que je n’aie pas à la faire en rentrant de l’école. Elle n’osait pas plus que les autres se dresser contre sa petite-fille. Ma mère était despotique, un dragon, un tyran. Tout le monde la craignait et moi, j’étais son esclave. Je faisais tout dans la maison. Elle aimait avoir une maison bien tenue. A 8 ans, je savais que je devais balayer chaque jour, cuisiner, enlever la poussière, faire la vaisselle. Le mercredi, il y avait la lessive, le samedi, le repassage. S’il lui manquait une chemise ou une jupe, ça se passait très mal.
Je voulais tellement lui plaire, obtenir son amour
Quand elle a eu 31 ans, ma mère est partie avec son amant qui en avait 21, et moi, je l’ai suivie comme son chien, je n’avais que 11 ans. Mon frère est resté chez mon père. Diviser pour mieux régner, tel avait été son credo. Elle était parvenue à ses fins. Cela a été dur de quitter mon frère, mon père, ma famille, mon village. Ce qui m’a sauvée, c’est que j’avais pris goût à la cuisine. J’aimais faire à manger et ce plaisir ne m’a plus jamais quittée. Autant je me sentais rabaissée face à ma mère, autant je me sentais valorisée aux yeux de ses copines. Je savais faire des choses que très peu d’enfants savaient. Je me rendais compte que quelque chose clochait, mais je faisais quand même tout pour lui plaire. Elle savait si bien m’humilier. Quelle manipulatrice!
Elle était d’une magnifique beauté blonde, angélique. C’était son capital auquel elle consacrait toute son attention. Moi j’étais son contre-pied, et je le suis restée. Elle me coupait les cheveux si courts que l’on me prenait pour un garçon. Cela la remplissait de joie de dire que j’étais un garçon manqué. Elle prétendait qu’avec ma démarche si peu élégante, il me serait impossible de porter des jupes, que j’avais les pieds trop larges pour des chaussures féminines. Elle me cassait au fil des jours. Tout s’est terminé lorsqu’elle m’a envoyée en pension, à 15 ans. Cela a été ma libération. Enfin. Je me suis révélée à moi-même.
Je ne revois plus ma mère
Mais quand on a été serviteur, on peut devenir libre aussi. On peut goûter à une plénitude incommensurable, on peut faire la paix avec soi-même et trouver l’estime de soi. Et c’est bon, encore aujourd’hui.
Quand on a été serviteur, on peut devenir libre aussi.
On peut goûter à une plénitude incommensurable, faire la paix avec soi-même.























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