«A 51 ans, j’apprends à lire et à écrire»

Privée d’école suite à la tuberculose, Gladys n’a jamais vraiment appris à lire et à écrire. Un handicap devenu insupportable à la mort de son époux. Elle a alors décidé d’apprivoiser enfin les mots...

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Par Jennifer Segui

 

Privée d’école suite à la tuberculose, Gladys n’a jamais vraiment appris à lire et à écrire. Un handicap devenu insupportable à la mort de son époux. Elle a alors décidé d’apprivoiser enfin les mots.

 

Je sais que j’ai 51 ans, mais je ne pourrai pas vous citer l’année de ma naissance

Les chiffres, comme les lettres, sont flous dans mon esprit. Je suis née dans la région neuchâteloise, mon père était boucher, ma mère s’occupait de moi, de ma sœur et de mes deux frères. Un peu plus tard, toute la famille est venue habiter à Lausanne, car mon papa a dû changer de métier pour devenir livreur. Vers l’âge de quatre ou cinq ans, juste avant de commencer l’école, je suis tombée très malade: je toussais beaucoup, j’étais très fatiguée. Une doctoresse a diagnostiqué la tuberculose. J’avais de nombreux traitements, je devais parfois rester à la maison ou aller à l’hôpital plusieurs jours en chambre confinée. A part ma famille, je recevais peu de visites car on avait peur de la contagion. Je n’allais donc pas souvent à l’école, et quand j’y étais, mes cahiers étaient davantage couverts de corrections en rouge que de félicitations. Pendant ces périodes, ma mère s’occupait beaucoup de moi, elle avait en plus mes frères et ma sœur, mon père… Résultat: elle est tombée en dépression.

J’avais six ans quand elle et moi sommes parties en maison de santé à Leysin

L’air pur de la montagne devait m’aider à combattre ma maladie, et à remonter le moral de ma mère. Dans ce centre, il n’y avait aucune école, aucun moyen pour la petite fille que j’étais d’apprendre quoi que ce soit.

Après plusieurs mois là-bas, je suis rentrée et il a été décidé que j’irai en internat à côté de Vevey, dans un endroit très bien qui accueillait les enfants malades. On pourrait mieux prendre soin de moi. J’étais gosse et fragile, je ne pouvais pas faire beaucoup d’activités extérieures. C’était dur et j’étais si loin de mes parents que je chérissais… Mais on s’occupait bien de moi, je mangeais sainement, je m’amusais. Mais là non plus, il n’y avait pas d’école! Peu de temps avant que je parte, ils ont créé une classe mais pour moi, c’était déjà trop tard. Quand mon père venait me chercher pour les vacances, j’étais incapable de lire les panneaux dans la gare, ni les destinations, ni les heures, je me fiais complètement à lui. Je ne lisais pas, je n’écrivais pas, mais à cette époque, je ne percevais pas encore l’immensité de mon handicap. Comme j’étais une enfant malade, j’étais très couvée, chouchoutée, on se focalisait beaucoup sur ma santé, et pas du tout sur mon niveau scolaire.

A douze ans, j’ai réalisé que mon niveau en français était nul

J’étais rentrée à Lausanne, chez mes parents, et j’ai intégré une classe «Vie active». Mon niveau était dramatique. A quinze ans, j’ai voulu faire un apprentissage pour m’occuper des enfants. J’ai fait un stage, mais même si je savais y faire avec les petits, ça n’a pas marché: ne sachant ni lire ni écrire, il y avait beaucoup de choses qui m’échappaient. J’étais incapable de déchiffrer une liste, de compter, de raconter une histoire. Alors, je suis allée bosser à l’usine, dans des fabriques d’emballage. J’ai laissé couler.

A vingt ans, j’ai rencontré mon mari, un homme exceptionnel qui m’a aimée comme j’étais.Il était informaticien, et il a pris en charge tout le côté administratif du foyer. Et moi je prenais soin de la maison et de nos trois enfants. Mon plus grand bonheur a été de m’occuper d’eux. Bien sûr, j’avais des difficultés au quotidien, mais j’avais des trucs pour m’en sortir. Pour faire les courses et retrouver les choses dans les rayons, je gardais les emballages vides. Pour les leçons des enfants, je leur donnais des conseils oralement. Le soir, au lieu de leur lire des histoires, je les inventais, ou je retenais celles que j’avais vues en dessins animés. Pour les choses plus compliquées, mon mari était là, c’était ma roue de secours. Il me lisait les mots des maîtresses d’école, et moi je signais. Je me suis toujours intéressée aux devoirs des enfants, à leur travail, mais ils m’ont vite dépassée. On apprend plus vite à cinq ans qu’à trente-cinq…

Des remarques blessantes, j’en ai eues, mais pas trop

Les gens sont en général compréhensifs. Mais moi, je me trouvais nulle, j’avais une très mauvaise estime de moi et puis ce handicap m’empêchait de communiquer, de m’ouvrir aux autres.

Tout s’est écroulé il y sept ans, mon mari a eu un infarctus et il est décédé. Non seulement je perdais l’amour de ma vie, le père de mes enfants, mais aussi celui qui gérait tout à la maison. C’était l’horreur, comme si j’avais perdu une partie de moi. J’ai cru que je ne m’en sortirai pas: préparer les obsèques, transférer les papiers officiels, la banque, les factures, le loyer… tout cela, j’en étais incapable, mais il fallait bien que je le fasse. J’avais envie de tout balancer, de mettre le feu à tous ces papiers incompréhensibles, je repoussais au maximum le moment où j’allais devoir affronter tout ça.

Ma fille m’a été d’un très grand secours

C’est elle également qui a trouvé l’association Lire et Ecrire pour que je tente de rattraper le temps perdu, et pour que je devienne indépendante. Au début, j’avais beaucoup de doutes, de peurs. J’étais sûre que je n’allais pas y arriver, que cela ne servait à rien.

Je suis allée à mon premier cours quelques semaines après la mort de mon mari.Et j’ai tout de suite adoré. On apprend petit à petit, de manière simple avec des gens qui ne jugent pas, des Suisses mais aussi des étrangers. On lit, on enrichit le vocabulaire. On a des dictées, des fiches. Au bout d’une année, on a commencé à lire des livres simples.

Depuis lors, les livres, je ne peux plus m’arrêter!

Je mets le temps qu’il faut, des mois parfois, mais je vais au bout. Mon dictionnaire ne me quitte pas et dès que j’ai un doute, je le consulte. J’ai plus de vocabulaire aussi, donc plus de répondant! Désormais, je corrige même les fautes des autres, surtout sur Internet, car je me suis mise à chatter. C’est extraordinaire, depuis sept ans que j’ai commencé les cours, j’ai l’impression de renaître, de m’ouvrir au monde. Ma personnalité a changé. Je ne suis plus prisonnière des mots, je suis en fin libre.

 

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