La Reconstruction, autobiographie de Jeanne Cordelier

Plus de trente ans après «La Dérobade», Jeanne Cordelier publie la suite de son autobiographie. Rencontre avec celle qui a réussi à se reconstruire après l’inceste et la prostitution...

©

Par Julien Burri

 

Jeanne et ses démons

Plus de trente ans après «La Dérobade», Jeanne Cordelier publie la suite de son autobiographie. Rencontre avec celle qui a réussi à se reconstruire après l’inceste et la prostitution.

De vingt à vingt-quatre ans, Jeanne Cordelier s’est prostituée, poussée par ses parents. Pour «tapiner», elle avait un nom est une tenue de scène. «On m’appelait, Sophie», se souvient l’écrivain, aujourd’hui âgée de 66 ans. «Je portais une robe en crêpe bleue marine, décolletée, très sobre. Je travaillais dans une maison d’abattage. L’abattage, ça veut dire que vous aviez un certain nombre de clients à faire pendant la journée. Sinon, vous étiez virée.» Pour compenser, un peu, elle se faisait belle, fréquentait l’esthéticienne, le coiffeur, s’habillait en Courrèges et portait de coûteux bijoux (volés par son mari dans des casses). Cette histoire, Jeanne l’a écrite dans La Dérobade, roman paru en 1976, qui a connu un énorme succès: 2 millions et demi d’exemplaires vendus en français et des traductions dans une vingtaine de langues! En 2010, après quatorze romans publiés (qui n’ont pas rencontré le même succès), elle revient sur son vécu et raconte ce qui a suivi la publication de son best-seller.

Son fils, «forme admirable»

La Reconstruction est adressée à son fils, Jan, âgé de trente ans. La dédicace le dit explicitement: «A la forme admirable, dont modestement je fus le creuset. A Jan, sans qui rien n’aurait existé.» Dans ce livre, Jeanne raconte son divorce avec son premier mari, Eric. Elle décrit le milieu interlope dans lequel elle évoluait à la fin des années septante, peuplé d’escrocs, de souteneurs et de trafiquants. Puis sa rencontre et son coup de foudre avec l’homme qui effacera les années de «souillure», Val, le père de Jan, son deuxième mari avec qui elle vit toujours. Son travail d’économiste consultant impose de nombreux voyages à Val. Jeanne le suit: Kenya, Vietnam, Ethiopie, Albanie… Ils vivent 17 ans en Suède, où elle s’ennuie, fonde une maison d’édition et publie des traductions de grands auteurs français. La Reconstruction évoque aussi les jours sombres: l’infidélité de Val avec une dénommée Anne, les graves problèmes de santé de Jeanne… Mais il se clôt sur cette phrase pleine d’espoir: «J’ai enterré mes anciennes peurs.»

Ces peurs-là sont celles du monde d’avant: les abus, l’inceste et la prostitution. Ce qui a aidé Jeanne à s’en sortir, c’est la littérature. «La poésie ne m’a jamais quittée, explique-t-elle. J’ai commencé à lire Baudelaire, Les fleurs du mal, sous le drap, avec une lampe de poche.» Le premier roman marquant qu’elle découvre, c’est L’Amant de Lady Chatterley, de D.H. Lawrence: «J’ai été marquée parce qu’il y avait le mot «couille»! Je ne savais pas qu’on pouvait écrire ça dans un roman. Ensuite, j’ai dévoré Zola. J’étais rassurée de voir que les malheurs, les mésaventures, ça n’arrivait pas qu’à moi. J’ai beaucoup aimé le personnage d’Albine, dans La faute de l’abbé Mouret.»

Enfant, Jeanne écrit des poèmes d’amour, mais son père les découvre et les brûle. C’est à 26 ans, après la prostitution, qu’elle se lâche et écrit des centaines de pages. Puis elle fait une rencontre marquante chez le coiffeur, celle de Colombe Pringle, journaliste à Vogue et à Elle. Sa nouvelle amie lui présente l’écrivain Paul Guimard, qui l’encourage à écrire, puis lui donne une avance pour faire dactylographier son manuscrit. Une sélection est opérée dans les 1500 pages que La Dérobade compte initialement. Ne reste plus qu’à trouver un nom de plume. «J’avais envie de me séparer du nom de mon père. J’ai gardé les deux premières lettres... Et pour prénom, j’ai pris Jeanne, parce que c’est un nom qui me calmait, m’apportait une certaine sérénité. Il me semblait qu’il ne pouvait pas arriver de grandes misères à une fille appelée Jeanne.»

Grace au livre, le déni de son entourage n’est plus possible. «La première fois que j’ai essayé de m’imposer, c’était avec mon père, à 11 ans. Je ne voulais plus qu’il me baise et j’avais peur d’être enceinte. Il ne manquait plus que ça! J’ai essayé de parler en adulte avec lui. Il m’écoutait, il pleurait, me promettait de ne plus recommencer, mais le faisait quand même. Il ne m’écoutait pas. Certains hommes sont fous, malades.» Avec La Dérobade, son père ne peut plus nier l’évidence: «Il l’a lu. Ça lui en a foutu un beau coup. Il en est crevé!»

Regard tranché sur la prostitution

Aujourd’hui, Jeanne Cordelier vit dans le sud de la France. Elle fait de grandes marches le matin, écrit l’après midi, écoute de la musique classique, du reggae et du rock suédois. De sa vie d’avant, elle n’a gardé que ses mauvais souvenirs et sa révolte, qui l’a aidée à survivre. Elle ne décolère pas contre le machisme et la prostitution. «Je suis contre la prostitution, c’est une tare sociale. Je suis révoltée quand on parle de «choix». Une femme ne «veut» jamais se prostituer, elle est contrainte à le faire. Le reste, c’est du cinéma.» Une vision qui l’éloignait de la grande écrivain suisse Grisélidis Réal, elle aussi ancienne prostituée, et qu’elle avait rencontrée. «Moi, je me serais tuée plutôt que de rester dans ce milieu. Ce n’est pas pour rien que mon livre s’ouvre sur une tentative de suicide.»

Jeanne Cordelier a ses mots, d’une dureté insupportable: «Aux femmes qui se prostituent, je dis: faites autre chose, n’importe quoi, ou tuez-vous.» Pour elle, les responsables de tout ça, ce sont la misère et les hommes: «L’homme est une brute, une bête. Il se jette sur un jeune corps de femme par pulsion sexuelle. Il faut l’éduquer pour qu’il apprenne à agir autrement!» Cette dureté, qui peut-être l’a sauvée, entrave la pleine empathie avec son livre, au style concis mais sec. Curieusement, alors que la personne de Jeanne nous émeut, nous restons, à la fin, un peu extérieur à sa «reconstruction».

La Reconstruction, de Jeanne Cordelier, Ed. Phébus, xxxp.

 

Publier un nouveau commentaire