L’année brouillard, un roman de Michelle Richmond
Une fillette disparaît sur la plage, un jour de brouillard… Le livre de l’Américaine Michelle Richmond explore avec une précision photographique le vide émotionnel qui s’ensuit.
Trente secondes, peut-être une minute. C’est le temps qu’il faut à Abby pour se pencher sur le corps d’un bébé phoque échoué sur la plage. Quand elle relève les yeux, Emma, 6 ans, a disparu. On est à San Francisco, la brume brouille la limite entre l’eau et le sable, le temps s’évanouit dans l’opacité cotonneuse. Abby n’est pas la mère, juste l’amoureuse du papa… Cela change-t-il grand-chose à la mort intérieure qui anéantit ceux qui restent, ceux qui cherchent? Ce roman à suspense psychologique – très réussi! Et d’ailleurs traduit en dix langues – explore le vide innommable de ceux qui n’osent plus rien éprouver. Trois mécanismes clés les relient pourtant au monde.
La mémoire. Abby se persuade – parce qu’il faut se forcer à espérer – que la petite Emma a été enlevée et que les indices du forfait se cachent à son insu au fond de sa mémoire. Alors elle revit les événements seconde après seconde, se repasse le film toujours plus précis – ou toujours plus faux? – des derniers instants sur la plage. Le roman est aussi une réflexion sur cette sorte de vie parallèle dont on ne sait plus guère si elle a été ou si on l’a inventée.
Les prises de vue. Abby est photographe. Son appareil lui sert souvent d’interface avec la vraie vie, mais les images sur papier sont elles aussi manipulables. Et si la vérité était cachée sur une pellicule non développée? Avec son regard de professionnelle, Abby décrit San Francisco prise de vue par prise de vue au fil de ses recherches, au point que la ville devient un véritable personnage du roman. Comme un décor vivant, qui change selon la personne qui entre dans le champ: là, un surfeur tatoué qui hume la mer, ailleurs un flic désabusé qui ne pense qu’à rentrer chez lui. Les scènes du livre sont si parlantes qu’un admirateur a même refait tout le parcours des quartiers, avec son appareil de photo, et on peut trouver les images sur http://www.flickr.com
L’amour. C’est la seule force qui pousse vers l’avant, qui pousse à chercher encore, alors que la police a baissé les bras. Mais un couple peut-il survivre à une telle perte? Et peut-on aimer un enfant plus que l’on aime un homme – ou est-ce seulement l’effet de la culpabilité? Des questions chavirantes qui refluent et s’estompent comme les vagues sur le sable.
L’année brouillard, Michelle Richmond, traduit de l’américain, Ed. Buchet-Chastel, 508 p.
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