Amours de légende: Greta Garbo et Mercedes d’Acosta
Par Julien Burri
Les grandes passions n’en finissent jamais d’alimenter la légende. Femina rallume la flamme dans ses numéros estivaux. Pleins feux sur la relation orageuse du «sphinx suédois» et d’une des femmes les plus élégantes de Hollywood.
Malgré ce que les studios faisaient croire, Greta Garbo a refusé toutes les avances de son partenaire à l’écran, John Gilbert, sex-symbol absolu des années trente. Elle a vécu une intense et brève passion avec une femme, Mercedes d’Acosta, avant de se murer dans sa solitude. Car la vie du «sphinx suédois» ou de la «torche glacée», comme on l’appelait, s’apparente à une réclusion ponctuée par de brèves idylles (platoniques avec des hommes, plus charnelles avec des femmes). Brèves, car la star mélancolique se lassait vite. Mercedes d’Acosta en a fait l’amère expérience et ne s’est jamais remise de sa rencontre avec la plus belle femme du monde.
La première fois qu’elle croise le chemin de Mercedes, Garbo la prend pour une groupie. Voyant roder cette femme élégante (jamais Mercedes d’Acosta ne portait deux fois la même toilette), elle pense à déménager. C’est sa tactique de fuite classique. Cette misanthrope ne communique même pas son adresse aux studios. Suédoise d’origine, elle n’a jamais aimé Hollywood et défend farouchement sa solitude.
Mais l’inconnue continue de la guetter dans la rue. Elle l’aura à l’usure. C’est une beauté étrange au profil orgueilleux, qui dénote un fort tempérament. Au lieu de chercher à lui parler, Mercedes s’éloigne. Un comportement qui horripile Garbo en même temps qu’il attise sa curiosité.
Un jour, enfin, l’inconnue l’aborde et se présente: «Bien que je sache quoi faire de ma vie, je me sens un peu seule et j’aimerais partager cette connaissance de la vie avec vous». La star s’esquive, mais elle est de plus en plus intriguée. La poétesse décrira sa première rencontre avec Garbo dans ses mémoires, Here Lies the Hart: «Elle portait un tricot blanc et un pantalon de marin bleu sombre. Ses pieds étaient nus, minces et fragiles, comme des mains. Ses beaux cheveux tirés tombaient sur ses épaules, une visière de tennis cachait ses extraordinaires yeux bleus qui retenaient toujours en eux un air d’éternité».
Garbo sonde ses amis acteurs. Elle apprend que Mercedes est scénariste, poète et styliste. Cette femme née à New York d’un père Cubain et d’une mère Espagnole est résolument non conformiste: divorcée, elle est socialiste, bouddhiste et végétarienne! On lui connaît des liaisons avec des femmes (l’actrice Marlène Dietrich ou la danseuse Isadora Duncan). Garbo se surprend à la guetter à son tour, mais Mercedes ne se montre plus.
Enfin, après plusieurs mois de silence, Mercedes invite Garbo chez elle, à une grande réception. «La Divine» a envie d’y aller, mais renonce et téléphone pour dire qu’elle est malade. «Je viens vous soigner immédiatement» lui répond Mercedes. Elle débarque avec des oranges et des citrons. Garbo est sous le charme. La visiteuse lui parle de spiritualité indienne, appelle de ses vœux un monde apaisé où «l’amour entre personne de même sexe deviendrait une forme de prière».
Les jours suivants, les deux femmes vivent une amitié intense. Mercedes cuisine, Garbo met un disque en boucle: «You’re drive me crazy», tube des années 30. «Nous sommes des sœurs spirituelles. Je savais que cela arriverait entre vous et moi» lui dit Mercedes. «Je l’ai toujours su, à cause de votre démarche, de votre allure, de votre façon d’ouvrir la porte… la porte d’une maison vide que nous allons désormais remplir d’amour.»
Convaincue que Greta Garbo est la réincarnation de la reine Christine, Mercedes lui conseille de la jouer à l’écran. L’actrice obtiendra le rôle en 1933, un des plus beaux de sa carrière.
Devenues très proches, les deux femmes partent en vacance six semaines dans une cabane solitaire, sur une île d’un lac de la Sierra Nevada. Garbo nage dans l’eau glacée, emmène son amie dans des marches en pleine nature.
Lorsqu’on vient les rechercher, la star pâlit: «Je ne peux pas, non, je ne peux pas retourner à Hollywood et à cette vie de studio». C’est la fin de leur idylle.
Versatile, Garbo se détourne de Mercedes. En 1944, après 13?ans d’amitié, elle prend définitivement ses distances. En 1941, elle s’est déjà retirée du cinéma en pleine gloire, à 37?ans. Ses tentatives pour faire son grand retour échouent. On ne verra jamais ses beaux yeux dans un film en couleur. Elle vit recluse pendant 57?ans à New York (et deux mois par an en Suisse, à Klosters). A un ami, elle confie, amère: «J’ai toujours su que je n’étais pas faite pour un bonheur réel et durable».
A la fin des années soixante, ruinée, souffrant d’une tumeur au cerveau, Mercedes a besoin d’argent pour se soigner. Toujours amoureuse de Garbo, elle essaie de la faire chanter: si son ancienne amie ne paie pas, elle diffusera leur correspondance. Garbo refuse, mais un donateur anonyme règle les factures de Mercedes.
Le jour de ses funérailles, en 1968, d’aucuns prétendent avoir aperçu dans la rue la silhouette de Garbo, camouflée sous un manteau et des lunettes noires.
Dix ans après la mort de la star, en 2000, sa correspondance avec Mercedes est enfin divulguée. Surprise. Rien ne prouve que les deux femmes ont été amantes, comme si certaines lettres avait été détruites. Ou comme si Garbo se protégeait autant dans sa correspondance que dans sa vie. Il faudra lire entre les lignes, quand elle s’adresse à Mercedes en lui disant: «mon cher garçon» ou «ma tendre».
Mercedes d’Acosta était conscience d’avoir aimé une reine au cœur glacé: «Pour la connaître, il faut expérimenter le vent, la pluie et les cieux sombres qui font broyer du noir. Elle appartient à ces éléments physiquement et symboliquement… Elle restera toujours une enfant de Vikings, agitée par un rêve de neige».
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A lire
«Garbo, son histoire», par Antoni Gronowicz, Ed. Presse de la Renaissance
«La véritable Greta Garbo», par Bertrand Meyer-Stabley, Ed. Pygmalion.
A voir
Galerie de photos
Extrait d’un de ses plus grands succès, « Ninotchka », d’Ernst Lubitsch, en 1939. Son avant dernier film, mais la première fois que la star jouait dans une comédie et qu’on la voyait rire
Extrait du film: « La reine Christine » de Rouben Mamoulian, 1933, avec un bref baiser échangé entre deux femmes. C’est en version originale, sans sous-titres. Mais on peut entendre au moins l’inoubliable voix de «La Divine»:
Garbo Kiss
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