Rentrée littéraire: mordues d’imaginaire

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se plonger dans des mondes parallèles un roman à la main. Leurs préférences? Fantasy, SF ou «bit-lit», des genres en plein essor...

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Par Eva Grau / Photos: Bertrand Rey

 

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se plonger dans des mondes parallèles un roman à la main. Leurs préférences? Fantasy, SF ou «bit-lit», des genres en plein essor. Les libraires suivent le mouvement et élargissent leurs rayons. Avis d’experts et paroles d’adeptes.

 

Dans son salon, Valérie Gafner a quelque chose comme trois cents romans. Plus des BD mais, dit-elle, «je n’ai aucune idée du nombre». Rien d’exceptionnel, pour cette grande amatrice de lecture. Si ce n’est que sa bibliothèque est consacrée quasi exclusivement à un genre littéraire bien précis: la fantasy. En ce moment, elle est plongée dans Lancedragon, cycle imaginé par Margaret Weis et Tracy Hickman, mais elle connaît aussi par cœur les univers fantastiques de Tolkien, Terry Pratchett, David Eddings et Robert Jordan. Nains, hobbits, elfes et autres créatures surnaturelles lui sont devenus familiers. A tel point qu’elle refuse de se débarrasser de ses bouquins après lecture. «Je suis obligée de les garder, savoir qu’ils sont là, dans un coin, reconnaît la jeune maman. Un livre n’est pas qu’un objet, c’est une histoire.»

L’exemple de Valérie n’est pas un cas isolé. Comme cette Vaudoise de 32 ans, les femmes sont de plus en plus nombreuses à aimer la littérature dite de l’imaginaire. Selon un sondage réalisé en 2009 en France, ce genre est le préféré des lecteurs de 18-30 ans. Tous sexes confondus. Un résultat surprenant car l’imaginaire – qui englobe à la fois la fantasy, la science-fiction et, nouvelle venue, la bit lit mêlant vampires et sentiments – était jusqu’à présent plutôt apprécié d’un lectorat masculin. «Actuellement, la clientèle qui achète de la fantasy est composée de deux tiers de femmes et d’un tiers d’hommes. J’ai connu la génération des lectrices qui avaient commencé par Harry Potter et venaient acheter des romans du même genre. Puis on est passé à celle des «J’aimerais un livre comme Twilight», confirme Laurent Albenque, responsable adjoint de la librairie de la Fnac, à Lausanne. Dans son magasin, le nombre d’étagères consacrées à la fantasy a d’ailleurs quasi doublé, note le libraire. Signe qui ne trompe pas.

Auteures féministes

Pourquoi cet engouement? Dans la bouche des fans d’imaginaire, une réponse revient systématiquement: le besoin de rêver. «Ce style de livres m’apporte une possibilité de m’évader», confirme Valérie Gafner. Biologiste, la jeune femme travaille sur la maladie d’Alzheimer. «C’est très concret. Alors, quand je lis, je peux laisser mon imagination divaguer et me relaxer.» Mais l’envie d’aller voir ailleurs n’est pas la seule explication. Pour Stéphane Marsan, cofondateur des Editions Bragelonne, premier éditeur de fantasy en France, si les femmes apprécient ce type de romans, c’est aussi parce qu’ils sont... féministes! «Dès les années 80, les femmes ont pris le pouvoir dans le genre, explique-t-il. Marion Zimmer Bradley, auteure du cycle de Ténébreuse , est une féministe militante qui a donné un rôle fort aux femmes dans ses écrits.» D’autres écrivaines, comme Anne McCaffrey, se sont engouffrées dans la brèche. Le roman de SF écrit par des femmes pour des femmes était né.

Succès de la bit lit

Si la littérature de l’imaginaire plaît tant au lectorat féminin, c’est aussi parce qu’elle ne se contente plus de lui narrer des aventures guerrières. «Autour des dragons, ces écrivaines ont brodé des romances, des sagas familiales qui attirent les lectrices, confirme Bénédicte Lombardo, directrice des collections fantasy chez Fleuve Noir et Pocket. Il y a une filiation directe entre ces romans et les contes de fées, les histoires de princesse comme La Belle et la Bête. Cela nous rappelle nos lectures d’enfant.» Stéphane Marsan va même plus loin: «La fantasy réunit tous les ingrédients susceptibles de plaire aux femmes, car elle tient à la fois du roman historique, de la fresque épique, du roman sentimental ou encore du roman d’évasion avec ses grands espaces... Or, comme ce sont les femmes qui lisent le plus, tous styles confondus, la fantasy en profite. C’est bien simple: moins un genre compte de lectrices, plus il va mal. L’inverse est aussi vrai, on le voit avec la bit lit qui explose littéralement et dont le lectorat est composé à 95% de femmes.»

Lancée avec la série des Twilight, la bit lit (néologisme anglais qui désigne les romans sentimentaux mettant en scène des vampires et des loups-garous, en référence à la chick lit qui définit les bouquins pour les filles) est l’exemple de littérature de l’imaginaire écrite pour un public spécifiquement féminin. Ses héroïnes sont, selon Stéphane Marsan, les dignes héritières de Buffy: «Des filles indépendantes, qui savent se battre et vivent de manière affirmée leurs histoires d’amour et de sexe.» Mais ce type d’ouvrages, destiné à de jeunes lectrices, plaît aussi aux adultes. «Les ados ne sont que la partie émergée de l’iceberg», dit l’éditeur. Beaucoup de mères viennent ainsi se servir dans les rayons pour la jeunesse. Et même des hommes, selon Laurent Albenque: «On les sous-estime toujours car ils sont plus discrets.» «Les lectrices sont très voraces car la bit lit est addictive, poursuit Stéphane Marsan. C’est structuré comme un feuilleton, avec une héroïne récurrente, des spin-offs (ndlr: à la télévision, terme qui désigne une série inspirée d’une autre, comme Angel tiré de Buffy et les vampires ) et un rythme de parution rapide. Cela entraîne une gourmandise.»

Un genre déconsidéré

Sur la récente liste des vingt plus grands best-sellers établie par le New York Times, plus de la moitié sont des histoires de vampires. Mais, comme la chick lit avant elle, la bit lit est victime de son succès: le créneau est devenu si vendeur que les nouveaux titres se multiplient à une vitesse exponentielle. Et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. De quoi alimenter un vieux cliché: la fantasy ou la SF ne sont pas de la «vraie» littérature. Ce n’est pas sérieux, c’est bête ou, pis, c’est pour les geeks. Un a priori que balaie Valérie Gafner, adepte de fantasy: «Les gens en déduisent que vous êtes un autiste qui passe ses nuits à jouer sur son ordinateur, alors parfois j’hésite à parler de mes lectures pour éviter qu’on ne me colle cette étiquette.»

Alors qu’aux Etats-Unis le fantastique est un genre reconnu, de ce côté-ci de l’Atlantique, fantasy, science-fiction et bit lit ont encore mauvaise réputation. «En France, on a un complexe majeur par rapport à ce genre de livres, peut-être parce que ce genre a été longtemps publié uniquement en format poche, dont on disait qu’il n’était pas un «vrai livre», souligne Stéphane Marsan. N’oublions pas que Peter Pan et L’île au trésor ont mis cent ans pour être reconnus comme des chefs d’œuvre. Quant à Jules Verne, il a longtemps été considéré comme un auteur pour enfants.» Un avis partagé par Bénédicte Lombardo, chez Pocket, qui a expérimenté personnellement cette idée reçue: «Quand j’ai annoncé à mon entourage que j’allais diriger une collection consacrée à la SF et à la fantasy, on a cru que c’était une blague. On m’a regardée comme si je disais que j’allais publier quelque chose de honteux. Mais il faut arrêter de voir ce genre comme une sous-littérature.»

«On pense encore trop souvent que la littérature doit être intello, ajoute Laurent Albenque. Mais cela va évoluer avec la prochaine génération car les jeunes, eux, n’ont aucun tabou.» La preuve: les polars, longtemps considérés comme des romans de gare, sont entrés dans le cercle de la «grande littérature» grâce à leur succès croissant auprès des lecteurs. «C’est le public qui a décidé», conclut Stéphane Marsan. Le fantastique suivra-t-il le même chemin? C’est tout le mal qu’on  lui souhaite.


Lire les témoignage sur l'édition électronique du dimanche 15 août 2010

 

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