À lire aussi
|
2009
|
Orientaliste, spécialiste du bouddhisme tibétain, Cristina Scherrer-Schaub vit sa passion intensément. Du Tessin aux sommets tibétains, parcours d'une femme qui se voit comme une artisane: elle est ce qu'elle fait.
Cristina Scherrer-Schaub n’aime pas parler d’elle. Et pourtant son nom est une référence dans le monde international des études bouddhiques. Une sommité pleine de pudeur et de retenue, à l’image de l’Asie millénaire et insondable qu’elle aime tant décrypter. Quand elle nous ouvre la porte de son bureau, coincé au fond d’un couloir gris de l’Université de Lausanne, section de langues et civilisations orientales, on est presque déçu de ne pas crouler sous les tonnes de livres anciens et de statuettes de Bouddha. Seuls quelques drapeaux de prières faits de tissus multicolores en guise de protection et de porte-bonheur sont plaqués sur le mur du fond. Quand elle commence à nous raconter son parcours qui l’a menée de son Tessin natal jusqu’aux sommets tibétains, on se dit que sa destinée est placée sous une bonne étoile.
Un esprit curieux
Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Cristina Scherrer-Schaub a été baignée dans un climat bienveillant, propice à l’épanouissement et aux joies simples du quotidien. Elevée dans un milieu qui ne faisait pas de différence entre les religions ou les races, elle se souvient avant tout du terreau fertile qu’a été pour elle le Tessin, son canton d’origine. «C’est un lieu extraordinaire empreint de liberté et d’originalité. J’y ai reçu un enseignement de grande qualité, par des professeurs qui m’ont ouvert l’esprit. Mon maître de musique était pianiste, celui de dessin peintre, celui de littérature écrivain!» Autant de rencontres enrichissantes qui ont orienté très tôt sa passion pour les études. A la maison, elle grandit avec des parents qui lui ont donné un exemple d’égalité parfaite entre homme et femme. «Mon père a toujours considéré ma mère comme un être pair», confie-t-elle avec un léger accent italien. Pudique, elle n’en dira pas plus sur sa famille, son jardin secret. «Ma mère m’a appris à rayonner, pas à me mettre en avant.»
Son destin est avant tout une affaire de circonstances et de rencontres. Le premier déclic qui la mènera là où elle est aujourd’hui lui vient de son professeur de philosophie. C’est peut-être de lui aussi qu’elle tient son envie de partager et de transmettre ce qui la fait vibrer. «Mes deux premières années à étudier la philosophie, je ne comprenais rien. Mais, comme je suis du genre curieux, à ne jamais m’arrêter à la première couche, j’ai persévéré», raconte-t-elle. Après une licence en philosophie et mathématiques obtenue à l’Université de Fribourg en 1972 et deux ans de recherche dans un institut d’intelligence artificielle, elle s’attaque à un doctorat en philologie et philosophie bouddhique à l’Université de Lausanne. Une tâche pour laquelle son professeur, Jacques May, lui demande d’apprendre le japonais et le tibétain… indispensables pour travailler sur le texte et les commentaires qu’elle a choisis. Elle se lance dans l’apprentissage difficile de ces langues anciennes. Une assiduité qui paie puisqu’elle devient en 1998 professeure à l’Université de Lausanne en études tibétaines et bouddhiques. Et à Paris aussi, où elle dirige des études en histoire du bouddhisme indien tardif. Un cursus de longue haleine qui force le respect, mais dont elle parle peu finalement, tellement ce travail est naturel pour cette chercheuse des mondes anciens. «J’ai toujours étudié. Je me considère comme une artisane. Ce que je fais, c’est moi. Vous connaissez beaucoup de luthiers qui terminent leur travail le vendredi à 17 heures?» Quand on lui parle de vacances, elle sourit. «Je suis ce que je fais. Pourquoi m’arrêter? J’aime la marche, car cela permet d’avoir la pensée libre, mais autrement…»
|
1993 |
Sept étés au Tibet
Pas du genre à se dorer sur un transat, elle a pourtant bourlingué. Car, si elle aime les textes tibétains anciens, elle aime encore plus être sur le terrain pour les décortiquer dans leur élément. De Lhassa au Pakistan en passant par l’Inde ou la Chine, la chercheuse investit les lieux sacrés, sur les traces du bouddhisme et de sa diffusion dans toute l’Asie. Depuis sept ans, elle passe ses étés perchée à 3500 mètres d’altitude à explorer la bibliothèque d’un monastère bouddhique du XIe siècle situé au Spiti, une région du Tibet indien proche de la frontière chinoise. «Ce projet d’équipe initié par l’Université de Vienne est de grande envergure. Nous étudions le monument, sa bibliothèque, ses livres, ses fresques: tout ce contexte multiculturel est révélateur du rôle historique central du Tibet. On le voit à tort comme isolé, mais il fait bouger toute l’Asie. La vie sur place est rude, mais tellement enrichissante culturellement parlant, qu’elle devient secondaire… quand on la pratique à petites doses. «Coupés du reste du monde, sans électricité, nous avions un litre d’eau par jour par personne. Au rythme du soleil, je me levais tôt pour étudier et mangeais du riz et du dhal (ndlr: lentilles) à tous les repas. Le premier village civilisé était à trois jours de voiture.» Fruit de ce travail, le premier tome du catalogue de cette bibliothèque du Toit du Monde paraîtra à la fin de l’année.
Rien d’exotique
Quand on lui parle de la venue du dalaï-lama à Lausanne les 4 et 5 août prochain, Cristina Scherrer-Schaub marque une pause et plonge son regard dans les cartes anciennes qu’elle a étalées sur la table. L’attirance qu’exerce le Tibet sur beaucoup de personnes par son caractère exotique lui déplaît. «Trouver exotique, c’est une manière de ne pas voir les autres. La culture du Tibet fait partie de la culture mondiale, c’est un instrument civilisateur de l’Asie.» Elle ne suit pas les modes. Neutre et loin des contingences politiques, elle préfère éclairer ce pays en explorant ses trésors culturels. «Je suis très peu vernissages ou inaugurations, je suis plutôt du genre à inviter quelques personnes chez moi pour discuter autour d’un plat italien. J’aime cuisiner. C’est mon côté rationnel: je prends les ingrédients qui vont ensemble et je réalise!» L’érudite baroudeuse reste une femme simple qui – quand elle n’est pas penchée sur des textes anciens à des milliers de kilomètres – partage sa vie entre l’appartement qu’elle occupe avec son compagnon à Lausanne et son nid à Paris, où elle enseigne également.
|
Un seul détail décore le bureau très sobre de l'orientaliste et révèle sa passion: des drapeaux de prière tibétains comme ceux-ci, symboles de protection. |
Les fameux livres qu’on s’attendait à trouver en pénétrant dans son bureau envahissent ses deux appartements. «Je peux lire Catulle comme le Génie des alpages!» sourit-elle. Un amour des livres qu’elle a en commun avec celui qui partage sa vie depuis plus de trente ans. Un homme cultivé, spécialiste de poésie et de blues américain, qui a su trouver sa place dans la passion qui anime sa femme. «Il n’a jamais douté que je puisse faire des études aussi longues. Il aime dire qu’il vit avec la lumière tamisée, car la lumière lui vient de sa compagne. Notre parcours est commun, mais on ne se dérange pas.» Si sa femme a la bougeotte, il n’aime pas voyager. «Il m’a rejointe lorsque j’étais au Japon, et il trouve toujours quelque chose qui l’intéresse là où je suis.» Une symbiose qui pourtant n’est concrète que quelques mois par an. Huit mois sur douze, elle vit à Paris.
Parmi les sommités des chercheurs du monde asiatique qui enseignent à l’Ecole pratique des hautes études de la Sorbonne, Cristina Scherrer-Schaub donne des conférences sur l’histoire du bouddhisme indien tardif. C’est d’ailleurs à Paris que sa dimension philosophique prend toute son ampleur. Une philosophie du faire, une manière de penser le monde qui touche particulièrement certains de ses auditeurs. Comme ses conférences sont ouvertes à tous, des épisodes cocasses se produisent. «Trois personnes âgées assistent à mes cours depuis douze ans, et chaque année elles m’écrivent pour me dire ce que leur apporte mon enseignement. Ma mère m’a appris à ne jamais attendre de récompense, mais ça fait plaisir quand on nous donne.» Elle raconte aussi la présence à ses cours d’un grand savant birman qui bénissait la salle et déposait des offrandes sur son bureau. «Je ne veux pas être prise pour un gourou ou un maître. J’ai tout donné sans compter à mes élèves et j’éprouve un grand plaisir à le faire. S’il n’y avait pas de continuité dans mon travail, je n’aurais rien gagné.» Celle qui répète à ses étudiants que c’est seulement après avoir travaillé quarante ans dix heures par jour qu’ils récolteront les fruits de leur travail vient d’envoyer l’une de ses étudiantes à sa place sur le terrain. La filiation prend forme. Sa lignée se crée. Avec le temps, au rythme lent des mantras tibétains.
«Réussir sa vie, c'est être bien»
De l’Asie, elle aime…
Le contact«Chaque fois que je rentre d’Asie, il me manque quelque chose. La foule peut-être? Les contacts sont tellement plus faciles. Rapidement, on fait partie de la famille. Ici, j’ai parfois l’impression d’être face à des statues de pierre. Il n’y a guère de contacts possibles, si ce n’est au marché le samedi matin. Après trente ans ici, les gens filent toujours quand on leur dit bonjour! J’aime le cinéma, et lorsque je trouve un film drôle, je ris aux éclats. Lors d’une séance, une spectatrice m’a demandé d’arrêter de rire. Avec mon compagnon, nous nous sommes alors amusés à observer les autres spectateurs. Ce n’est qu’une fois la lumière allumée qu’ils ont ri! Ça, c’est plus exotique pour moi que tout ce que j’ai vu en Asie!»
La méditation«J’ai essayé, par curiosité. C’est une technique de connaissance. J’ai pris des cours de yoga avec le premier maître de yoga de Suisse. J’ai appris à réguler ma respiration, c’était pratique en altitude au Tibet quand je commençais à hyperventiler. C’est une technique qu’on devrait apprendre aux enfants occidentaux. Au Japon, j’ai souvent vu des enfants qui semblaient dormir dans le métro ou dans le bus. En fait, ils se détendaient.»
L’humour«Outre la richesse culturelle et la diversité du Tibet qui me fascine, je me sens proche de la mentalité tibétaine par le biais de l’humour. Les Tibétains font de l’humour sur tout. Tout est objet à rire, un peu comme au Tessin. En Suisse, je me sens un peu décalée à ce niveau-là…»



1995
























Publier un nouveau commentaire