Sa famille a fui le Rwanda en 1961 lors des massacres contre les Tutsis. Aujourd’hui, Inshongore travaille comme assistante sociale à Genève. L’histoire d’une femme au prénom royal et de ses quatre enfants.
La femme que vous voyez, ici en photo, n’a pas d’âge. Enfin, elle a plus de cinquante ans. Et n’allez surtout pas imaginer qu’elle a eu recours à la chirurgie esthétique ou que nous l’avons «photoshopée». Non, dans la famille Karemera, on est splendide de mère en fils et de mère en filles. Il y a d’abord Mucyo, 27 ans, dont le prénom se traduit par «l’enfant lumière». Ensuite vient Nganji, 24 ans, «le règne». Puis Iman, 9 ans, «l’espérance» et la petite dernière, Alika, 2 ans, «la plus belle de toutes». Ses enfants, leurs cousins et cousines, je les connais depuis leurs naissances, mais avec les pères je m’y perds. Combien de fois j’ai voulu raconter à mes amis, ma famille d’adoption noire? Combien de fois je leur ai fait un dessin? En vain. Soyons simples: les aînés sont les enfants d’un prof de maths rwandais avec qui Inshongore a été mariée dix-huit ans. Le papa soudanais d’Iman est économiste alors que celui de la cadette est un banquier allemand. Vous suivez toujours? A 38 ans, il voulait un enfant mais Inshongore n’avait guère d’illusion sur l’éventualité d’une nouvelle maternité. Elle songeait plutôt à l’adoption mais Alika est tombée du ciel en 2007. «Ce bébé qu’il désirait follement nous a séparés», dit-elle. Inshongore reprend alors sa liberté pour la troisième fois. Comment faire autrement quand on est une femme qui tient farouchement à son indépendance? «Notre force à nous, les Tutsis, c’est la dignité. On ne courbe pas l’échine à la moindre difficulté.» Avant de plonger dans des souvenirs peuplés d’anges bienveillants, Inshongore allume une cigarette et commande un kir royal… «Imagine que mon prénom de baptême c’est celui d’une Vierge, Marie Goretti. Lourd à porter, non? Affreux, oui. Mais bon, dans un pays majoritairement chrétien, les gosses s’appelaient Joseph, Napoléon, Bernadette ou Thérèse, l’Eglise étant passée par là avec ses saintes et ses martyrs.
A l’origine du mal
«Le Rwanda, c’est ma lumière. La Suisse, Genève en particulier, c’est mon refuge. Ici, je n’ai jamais connu de racisme. Mais quand on me dit: «Tu es jolie, tu ne ressembles pas à une Africaine, je suis affligée. La bêtise, l’ignorance sont à l’origine de beaucoup d’atrocités. Prenons l’histoire de mon peuple avant la colonisation: on cohabitait parfaitement ensemble. La terre pour les Hutus, le bétail pour les Tutsis, la chasse pour les Batwas, chacun accomplissait sa tâche en bonne intelligence.» C’est avec l’arrivée des Belges que tout a basculé. Les Occidentaux ont cherché à classifier les populations en fonction de leurs activités ou de leurs physiques… Ils ont introduit la notion ethnique, ils ont considéré la catégorie des Tutsis comme supérieure. «Pour eux, nous étions des nègres blancs, fins, extrêmement grands: certains hommes de 2,10 mètres ressemblent à des arbres. Ils nous ont magnifiés pour mieux nous diviser.»
Il est vrai que les colons se sont appuyés sur les Tutsis pour organiser leur administration en créant des différences totalement artificielles et arbitraires. Pire, l’accès à l’enseignement ou aux postes importants était réservé aux uns et pas aux autres. Après des décennies d’injustice, lorsque les Tutsis ont eu des velléités d’indépendance, les Belges ont renversé leur alliance au profit des Hutus. De quoi retourner tragiquement la situation. «Les premiers massacres ont commencé en 1959. Il y a eu des viols, nos maisons étaient brûlées, maman a dû accoucher dans une plantation de bananiers. D’où le prénom de ma sœur: Nyirabwije, «obscurité».
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1976 |
Une gorgée de Fanta
Les Ntamanyoma et leurs cinq enfants rejoignent en 1961 le Burundi en sauvant, dans leur fuite, quatre familles, cachées dans un camion. «Mon père était un enseignant qui parlait le français de Balzac mais, depuis notre départ, je n’ai jamais mangé à ma faim jusqu’à l’âge de 18 ans. Ce n’était pourtant pas la misère, l’amour remplissait le vide de nos ventres.» De cet exil, Inshongore revoit les images d’une mère et d’une grand-mère impériales en dépit de l’adversité, elle suspecte aussi des larmes versées par un père attentif. «Pour nous, il était exclu de pleurer puisqu’on avait le privilège d’aller à l’école payante. On bossait dur, quitte à rédiger nos devoirs couchés dans le caniveau à la lumière des réverbères.» Que reste-il encore de cette époque bouleversée? «Le minuscule bonheur, à la fin des mois fastes, de boire un Fanta. Mais surtout, la réminiscence des humiliations liées au statut de réfugié.»
C’est Josepha, la sœur aînée, qui trouve la sortie de secours: intellectuelle brillante, élève exemplaire, elle reçoit une bourse de la Migros qui lui permet d’entrer à l’Université de Lausanne. Elle saisit la chance et en fera profiter Inshongore. Un jour à Zurich, bien plus tard, elle veut remercier Monsieur Migros en lui offrant un bouquet de fleurs… Sauf que la secrétaire du géant orange l’a prise de haut.
Avec Liz Taylor
Inshongore débarque ainsi, au milieu des années septante, du Burundi à Genève pour rejoindre sa grande sœur à Lausanne. Dans l’avion voyage aussi Liz Taylor, dont elle ignore jusqu’à l’existence. Du coup, à l’aéroport, devant les dizaines de photographes présents, elle passe fière comme Artaban, certaine d’être au centre de cet accueil princier. Cette fausse heure de gloire tourne court devant un banal escalator. «Je ne suis pas issue de la brousse, mais j’étais tétanisée, incapable de faire un pas vers cette machine infernale. Pour moi, c’était une invention des Blancs destinée à hacher menu les Noirs. J’ai d’ailleurs posé mon sac sur une marche, il a filé aussitôt. Après un moment d’observation, on s’est apprivoisé.» D’une maigreur squelettique, perdue dans des habits du dimanche impeccables, Inshongore se souvient des lumières aveuglantes du hall d’arrivée et des gens pressés, trop pressés. «Depuis, je cours comme eux», sourit-elle aujourd’hui.
En Suisse, la jeune femme se remplume, perfectionne son français, s’essaie au secrétariat. Le premier homme de sa vie lui donne Mucyo, puis Nganji. Ils sont élevés dans les règles de l’art et parlent le kinyarwanda, la langue du pays aux milles collines de leurs parents. Bientôt, Inshongore apprend qu’il existe une école d’assistantes sociales à Genève, où l’on enseigne à écouter les autres. Elle se pince pour y croire: «En plus, on était payé.» Elle s’inscrit, suit des stages, passe ses examens. Son job la passionne, son féminisme reçu naturellement d’une mère à poigne prend chair via des cas concrets de femmes battues. «Cette problématique m’a toujours interpellée, pourquoi sont-elles si nombreuses à subir en silence des violences conjugales? Nous évoquons cette question dans un livre collectif, (Mots à maux (Ed. IES). Il faut savoir qu’au Rwanda, un mari qui frappe son épouse est un moins qu’un rien… La communauté le méprise». C’est que la belle a le sens de la parité vissé au corps, héritage de son pays natal: au Rwanda, 49% des députés du gouvernement sont des femmes, sans compter une forte proportion de sénateurs et de ministres. Leur participation au pouvoir politique est la plus importante du monde.
Inshongore est retournée là-bas quelques mois après le génocide de 1994: les cousins, les tantes et les neveux, tous avaient disparu, il n’y avait aucun survivant. «Suite à cette apocalypse, j’ai rencontré par hasard une dame dont les sept enfants avaient été tués. Elle en avait adopté trois. On disait que même les chiens baissaient les yeux, rongés par la honte d’avoir dévoré trop de cadavres.» Les ténèbres succèdent à la lumière, la lumière aux ténèbres.» Un million de Tutsis et de Hutus modérés ont été assassinés. Œil pour œil mais pas dent pour dent. En 2008, l’Union européenne a salué l’abolition de la peine de mort au Rwanda, une manière radicale de traduire la réconciliation entre victimes et bourreaux.
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L’éveil des sens
Le pardon, voilà une notion que les Européens n’associent pas forcément à l’Afrique. Notre vision du continent noir reste une belle litanie de clichés: qui dit Afrique dit excision. Qui dit Afrique dit polygamie. «Seuls les abrutis imaginent que ces pratiques sont répandues chez nous. Ils ont tort. L’Afrique est un continent, riche, vaste. Il est catholique, mais il est aussi musulman, animiste. Qui oserait mettre dans le même sac un Anglais, un Suédois et un Espagnol ou mélanger une fondue valaisanne avec un tiramisu piémontais?»
Et de raconter avec simplicité certaines traditions qui ont l’air bien moins douloureuses au Rwanda qu’ici, comme ces rituels de passage de l’enfance à l’âge adulte: «Pendant deux semaines nous partions à la découverte de nous, de notre propre corps. C’étaient nos marraines qui nous ouvraient les portes du plaisir. Ce sont elles qui nous ont appris la sensualité, la jouissance.» Etrangement il n’y a quasi pas de crise d’adolescence au Rwanda. Le sang des règles n’est pas diabolisé, il est béni. «On nous donne alors un collier, le nyonga, qui signifie que nous sommes devenues des femmes inscrites dans la société.» Dans le même ordre d’idée, l’éducation d’une fille présuppose qu’elle a appris à regarder les hommes droit dans les yeux. Toujours. D’égale à égal.
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Crème de jouvence
Il est 21 heures, près de trois heures que nous parlons. Inshongore et moi. Je cache mon émotion à l’évocation de ses souvenirs coulés dans une terre mise à feu et à sang depuis le XVIIIIe siècle. J’écoute cette femme à la peau de velours qui m’a toujours répété qu’il fallait se crémer soir et matin pour échapper aux affres du temps. C’est sympa, mais la Blanche que je suis sait que la solution ne se dissimule pas au fond d’un pot de Nivea. Je l’entends, elle, fière de ses fils, le scientifique et le poète. Je la regarde, elle, qui sourit en évoquant la gaîté ensoleillée de ses filles et qui avoue avoir pleuré à la mort de Michael Jackson. Je l’observe, elle, qui, jamais, n’a baissé les yeux et dont la voix ne faillit pas. Je la scrute, elle, qui bouffe la vie avec une énergie renouvelable. Je réalise que j’ai de la chance de connaître une personne aussi sage. Vous savez, Inshongore appartient à ma deuxième famille, ma famille noire. De ces familles recomposées, transformées, réinventées comme dans les films d’Almodóvar. J’en profite donc pour saluer la richesse de cette incroyable tribu. Parmi ses membres: Josepha, Paul, Nini, Rose, Kayijé, Sine, Faustin, Shyaka, Key, Stella, Sarah, Mucyo, Nganji, Iman et bien sûr Alika, l’avenir d’une mixité réussie et, peut-être, des idées de prénoms qui sonnent mieux que Paméla ou Kevin. Là enfin, je ne m’y perds pas. Et peu importent les schémas compliqués, moi, je vous l’ai soufflé au début, je préfère les histoires colorées qui finissent par un happy end.



1984
1992






















2 commentaires
Salut,
j'ai tapé par hasard ton nom sur google et voilà que cette femme que j'ai tant aimé desiré apparait comme par magie. Je suis bouleversé de te lire . Tu as toujours été pour moi un des plus beaux souvenir de mon enfance. merci d'avoir gardé tant d'énergie.
Un ami perdu de vu.
D.
Chapeau bas à Inshongore. Au vu de cet article, qui est très bien écrit soir dit en passant, doit être une femme magnifique. A tous les niveaux. Je souhaite une belle vie à tous les protagonistes de cettes histoire...
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