Ma journée sans iPhone

Tous menacés de ne plus pouvoir décrocher? Accro assumée, Elodie a relevé le défi d’éteindre son iPhone le temps d’une journée...

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Par Elodie Arnaud / Illustration: louiza.ch

Tous menacés de ne plus pouvoir décrocher? Accro assumée, Elodie a relevé le défi d’éteindre son iPhone le temps d’une journée.

 

Consulter la météo dans le bus, Twitter dans une file d’attente, apprendre en direct que Paris Hilton a un nouveau sac à main, relever mes e-mails au supermarché… Plus le temps de m’ennuyer avec ce cordon ombilical version technologique qui me relie au monde. M’en passer durant 24 heures? Chiche! Et pour ne pas fausser l’expérience, je n’utiliserai ni ordinateur ni aucun autre téléphone portable. Voici le récit de ma journée «sans». Le paléolithique.

7 h Je me réveille

Le précieux objet est en position off. Oui, mon addiction est tout de même priée de ne pas m’empêcher de dormir. J’observe la chose sur la table de nuit. Je réalise que depuis des mois, je le rallume avant même de poser un pied par terre. Premier geste du matin. Un geste vraisemblablement moins addictif que celui d’allumer une cigarette, puisque je file tout droit vers la salle de bains sans aucune sensation de manque.

10 h 45 Je suis à l’isolement

Privée d’info continue, d’e-mails et d’accès à Facebook, je me sens seule au monde. Comme si une grande fête planétaire se jouait sans moi. Mais j’ai fait un heureux. Mon marchand de journaux m’a gratifiée de son plus beau sourire quand je lui ai acheté cinq quotidiens et deux hebdos. Qu’il ne se fasse pas d’idées. Demain, ce sera un seul journal, comme d’habitude. Je consulterai les autres sur mon iPhone.

13 h 00 Resto avec une amie

Je triche. Un SMS urgent à envoyer. J’emprunte son téléphone portable – une antiquité avec de toutes petites touches qui s’enfoncent. Cette impression d’avoir des moufles… Au cours du repas, mon amie me propose d’aller revoir Hopper à l’Hermitage un soir prochain. Au fait, c’est quel jour les nocturnes? Privée de la possibilité de réponse immédiate que m’offre une simple recherche sur Google, je réalise mon état de manque et l’inconfort d’une attente à laquelle je ne suis plus habituée.

15 h 30 Je rentre à la maison

Je consulte le répondeur de mon téléphone fixe. Message de mon mari: «Mais t’es où? J’essaie de te parler depuis ce matin; et tu ne lis pas non plus tes e-mails?» Je lui rappelle que je suis en plein travail journalistique de terrain. J’apprécie au passage le fait d’être injoignable, une façon presque oubliée de me faire désirer. J’écoute de la musique. La radio ne vaut décidément pas mes Playlists. Je cherche le nom de ce chanteur chauve qui me casse les oreilles. Que ça m’agace de ne pas m’en rappeler! Comment faisais-je avant? Et dire qu’un simple clic sur Google…

19 h 15 Rendez-moi mon iPhone!

C’est long. Je ne sais plus m’ennuyer. Je suis démunie sans mes applications aussi inutiles que rigolotes qui me permettent d’imaginer mon fils avec une barbe ou ma sœur en vieille dame. Je vais préparer le souper. Ah, cette fichue recette de crevettes créoles que j’aurais mieux fait d’imprimer! Et dire qu’un simple clic… Mais tout à coup, un flash: le chanteur chauve. Obispo!!! C’était Pascal Obispoooo!!! Me voici au bord de l’hystérie, debout dans la cuisine. Et rassurée surtout. J’arrive encore à trouver des réponses sans Google.

23 h 15 Je suis une héroïne

Je décide à l’unanimité que ma mission est brillamment accomplie et je rallume mon iPhone. 9 appels en absence. 5 messages. 28 e-mails non lus. J’ai manqué une vente privée Paul Joe et j’apprends, après tout le monde, que ma cousine a accouché aujourd’hui. Moi qui avais assidûment suivi ses neuf mois d’actualisations biquotidiennes de statut sur Facebook! Ça ne se reproduira pas. Je vais soigner le mal par le mal: je commanderai un IPad au Père Noël.

 

C’est grave docteur?

Dans leur ouvrage paru en mai dernier Les addictions à Internet, de l’ennui à la dépendance (Ed. Payot), Michel Hautefeuille et Dan Véléa, psychiatres spécialistes des addictions, se penchent sur notre société hyperactive, obsédée par le souci d’échapper à la réalité, intolérante à la frustration, et agitée par la crainte de l’ennui. Ils expliquent ainsi comment Internet (et les moyens de s’y connecter) ouvrent les portes d’un monde facilement accessible et maîtrisable, et l’illusion de combler nos manques. Alors, nous sommes tous des junkies potentiels? Selon Michel Hautefeuille et Dan Véléa, le risque de devenir accro est bien réel, même s’il est marginal au regard du nombre d’internautes. Les deux spécialistes décryptent ainsi les «addictions cyberassistées», c’est-à-dire celles dont Internet n’est que le vecteur: jeux d’argent, pornographie, achats compulsifs, etc. Ils reviennent par ailleurs sur la «cyberaddiction» qui se manifeste, quant à elle, par une focalisation exclusive vers Internet, mais aussi par l’apparition de «dépendances interpersonnelles», à travers, notamment, les jeux de rôle et les réseaux sociaux qui renforcent le sentiment d’appartenance à un groupe. Les auteurs se penchent encore sur un nouveau comportement que les psychologues ont baptisé l’«infolisme», c’est-à-dire la recherche éperdue et compulsive de l’information. (Une menace qui plane sans aucun doute sur les accros aux Smartphones, toujours prêts à dégainer leur appareil pour assouvir leur besoin d’info en direct!)

La vigilance s’impose donc – en particulier vis-à-vis des jeunes utilisateurs –, même si, s’agissant d’une «toxicomanie sans drogue», les définitions de la norme et du comportement pathologique sont difficiles à cerner.

 

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