31 May 2009
L’affaire Stern, huis clos sanglant
On se souvient tous d’Edouard Stern, le banquier assassiné par sa maîtresse. Le procès de cette affaire s’ouvre à Genève le 10 juin. L’occasion de replonger dans une relation faite de sang, de sexe, de trahison.
C’est une première dans l’histoire judiciaire: un banquier de renom international – 38e fortune de France – a été retrouvé mort à Genève, vêtu d’une combinaison de latex, le 1er mars 2005. Sa maîtresse, Cécile Brossard, a reconnu le crime, et comparaîtra aux assises de Genève du 10 au 19 juin. Que s’est-il vraiment passé cette nuit-là?
Cécile referme la porte de l’appartement du 17, rue Adrien-Lachenal, elle descend au garage de l’immeuble, prend sa voiture et file à Clarens où elle habite avec son compagnon et protecteur Xavier Gillet, avec qui elle s’est mariée à Las Vegas. Pourquoi loge-t-elle quatre balles de Smith & Wesson dans la tête et le corps de son amant, le banquier Edouard Stern, revêtu d’une combinaison et latex de couleur chair et attaché par des cordes à une chaise? Se le demande-t-elle? Le sait-elle seulement? Elle ramasse deux douilles et deux autres armes portant ses empreintes digitales. Elle lance le tout dans un sac qu’elle va jeter dans le Léman, du débarcadère de Montreux. A son compagnon, elle dit qu’elle a rompu avec Stern. Et de quelle façon! Elle ajoute: «Il était déjà mort quand je l’ai vu gisant dans son appartement.» Une déclaration paradoxale, que le procès va sans doute expliquer. Elle veut prendre de la distance, dit-elle. Un chauffeur de taxi la mène à l’aéroport de Milan: direction l’Australie. Jours tranquilles à Sydney. Cécile perd-elle la tête? Peut-être pas. Elle téléphone à son banquier au Crédit Suisse de Montreux: où en est le séquestre du million de dollars offert par Stern et dont elle requiert la levée?
«Un million de dollars, c’est cher payé pour une pute.» L’amant prononce-t-il vraiment – au cours de la soirée funeste du 28 février – ces mots qui auraient déclenché le feu mortel? Phrase couperet: Cécile saisit une arme. Stern, collectionneur, garde à son domicile des revolvers chargés. C’est un provocateur qui nargue la mort, comme lors de parties de chasse en Tanzanie ou en Sibérie, quand il abat un lion ou un ours qui lui fait face. Sauf que cette fois-ci, c’est lui le gibier.
Au procès de Cécile Brossard, l’enjeu sera le suivant: crime passionnel ou assassinat?
Le procureur général Daniel Zappelli opte pour le meurtre, ce qui signifie une réclusion de cinq ans au moins, vingt ans au maximum. De son côté, la défense, assurée par Mes Pascal Maurer et Alec Reymond, soutiendra la thèse du meurtre par passion, soit une réclusion pour dix ans au plus ou emprisonnement d’un à cinq ans. Le procès va donc s’employer à déterminer la nature exacte des relations entre le riche amant et sa maîtresse.
On sait que leur relation était très orientée sur la sexualité SM, avec cette fameuse tenue de latex comme seconde peau aphrodisiaque (pour ceux qui y ont goûté). Une tenue pour que le fouet ne laisse pas de trace. C’est Cécile qui aurait initié le banquier à ces jeux transgressifs.
«Une sexualité inventive, des jeux et masques et de travestissement. L’être devient un autre, un autre peut devenir tous les autres» analyse Me Marc Bonnant, qui représente les trois enfants de la victime au procès. Cécile a toujours idéalisé Edouard Stern. Il est vrai qu’il avait de quoi éveiller tous les fantasmes: beau comme un héros de Visconti, riche à millions, d’une culture raffinée, ceinture noire de karaté. Pour cette jeune femme issue d’un milieu moyen, il est le demi-dieu génial qui a daigné la distinguer. De la prison de Champ-Dollon, Cécile a averti: personne ne peut partager sa cellule. Edouard est là, avec elle. Pour lui, elle a demandé un matelas… Pourtant, leur relation était des plus houleuses. Le banquier était, certes, en mesure d’entretenir Cécile – hôtels de luxe, voyages en jet privé – mais elle hésitait à vivre avec lui.
Elle l’a rencontré en 2001. Elle connaît ses revirements, du «je t’aime à en crever» à «tu n’es qu’une merde».
Me Bonnant s’opposera, avec toute son éloquence, à la qualification de meurtre par passion, soutenue par la défense. Il fera valoir que Cécile a fait preuve de sang-froid en quittant la Suisse pour l’Australie, en téléphonant – lors d’escales – à son banquier et à son avocat vaudois, Me Pierre-Olivier Wellauer, pour exiger la levée du séquestre de ce fameux million qui aurait tout déclenché (lire en encadré). Avec un rare don de comédienne, elle joue la veuve éplorée lorsque la demi-sœur de Stern lui apprend – à Sydney – la mort de son amant. «Elle est organisée, cynique, habile, préoccupée seulement de récupérer ses gages» plaide Me Bonnant. De son côté, l’avocat de la partie civile estime qu’«elle aurait pu commettre le crime parfait – elle a fait disparaître tous les objets portant ses empreintes digitales».
Reste le mobile du crime: le 7 mars, rentrée de Sydney, Cécile consulte Me Wellauer à son étude. Elle est persuadée qu’elle ne sera pas arrêtée. Or les policiers débarqueront chez elle, à Clarens, le 15 mars au matin. Elle passe aux aveux peu avant minuit. Une instruction qui va durer quatre ans… Pourquoi cette lenteur? Un seul acte, un seul accusé, une seule victime, des aveux rapides. Mais des témoins innombrables pour décortiquer deux personnalités complexes – 700 pages de procès-verbaux… Et un expert psychiatre, le professeur Jacques Gasser, qui conclut à une diminution très légère de la responsabilité pénale de l’accusée lors d’un crime dit «d’amour». Cécile, «une personnalité borderline à tonalité persécutoire», poussée à bout par la perversité destructrice de son amant.
Les jurés de la Cour d’assises attendent maintenant ses explications. Va-t-elle pouvoir les donner? Aujourd’hui, squelettique, angoissée, dépressive – parfois suicidaire – elle se raccroche aux fantômes du passé: «Edouard me fait des signes, on est ensemble, il me parle.» Une relation post-mortem qui inquiète ses avocats. Certes, Cécile a parfois des phases plus réalistes. Mais, à la veille du procès, il est très difficile de travailler son dossier avec elle. «Elle est complètement «out», se désolent ses défenseurs. Comment tiendra-t-elle le coup à son procès? «Elle serait déjà morte si elle ne voulait pas y être. Elle veut que l’on sache ce qui s’est passé». Le déroulement des faits n’est pas contesté. «C’est l’analyse de sa descente aux enfers qu’elle recherche. Elle se sent très coupable.»
Car elle est l’héroïne d’une première dans l’histoire judiciaire: meurtrière d’un banquier de renom international retrouvé en tenue latex avec 4 balles dans le corps, la tête éclatée. «Elle a visé en plein visage» souligne Me Marc Bonnant, avocat de la famille Stern. «Et elle l’a achevé d’un ultime coup de feu dans la tempe droite.» Cela après des «jeux à caractère sexuel», comme l’indique sobrement l’acte d’accusation. Elle en dominatrice, avec son fouet, lui dominé, assis sur une chaise, en position de soumission.
Un million de dollars en cadeau… De quoi pouvait-il s’agir?
Edouard Stern a versé sur le compte de Cécile au Crédit Suisse de Montreux un million de dollars le janvier 2005. Voulait-il qu’elle l’épouse? Est-ce vraisemblable? Ou était-ce une preuve d’amour, visant à assurer son indépendance financière?
Difficile de savoir de quoi vivait au juste Cécile, 36 ans, à l’époque du drame. Elle est sortie de l’école à 16 ans, ce qui explique ses fautes de français et d’orthographe, même si elle lit Proust en prison. Elle a été vendeuse en maroquinerie à l’aéroport de Roissy. Elle s’est très vite tournée vers des messieurs aisés pouvant lui assurer un ordinaire au-dessus de la moyenne. Une galanterie de luxe avec un piment de sadomasochisme.
Ce million, Edouard Stern a décidé de le récupérer lorsque Cécile est partie – le 21 février – pour sa petite maison de Nanteuil-le-Haudouin, dans l’Oise, où elle a installé, dans son atelier, ses peintures et sculptures signées Cescils. La valse-hésitation entre passion et déchirements se focalise cette fois sur le magot. Cécile a promis de le rendre: il a versé l’argent comme preuve d’amour, elle fera de même en le rétrocédant. Une histoire de fous, ou est-ce de la pure perversité dans ce tango mortel? «Il a donné des arrhes pour une vie commune future, c’est un symbole, la ratification du passé, elle s’est engagée ensuite à rendre le million» explique Me Bonnant, qui dénonce le double jeu de Cécile. D’où la réaction de Stern: «Tu me voles!» Et la demande de séquestration sous un faux prétexte.
En amour, mon opinion c'est que l’on est amoureux d’une partie de soi, reflétée par l’autre et sur laquelle on désire se focaliser plus que tout. Dans ce cas, mon hypothèse est que chacun miroitait ses carences affectives à l'autre avec un désir impérieux de les assouvir et de ne plus y être asservis. Pourrait-on dire, par exemple que l'un le faisait en agissant par l'offensive, dans la provocation perpétuelle, titillant pour mieux recevoir des coups de la part d’une personne en souffrance? En pensant peut-être se libérer de sa douleur s’il pouvait seulement atteindre l’orgasme grâce à elle, et donc, finalement tirer un bénéfice du supplice qu'il vivait. Quant à l'autre, peut-être par la défensive, par des mises en scène de jeux sexuels à caractère sadomasochiste, dans le but de dénoncer ses tourments en punissant, et de se libérer de ce fardeau, tout en rejetant la responsabilité sur l‘autre, car impossible d'assumer sa propre affliction? L'un, l'oppresseur, provoque, pour apaiser son besoin d'entendre le mal éprouvé par l'autre, dans le but d'en jouir et non d'en souffrir, car cela il ne peut s'y résoudre. L'autre, l'opprimée, veut faire entendre sa peine. Elle y contribue grâce à son comportement qui n'a aucune limite. Peut-être que, lorsqu'il lui apparaît clairement que tout ce que son oppresseur a entendu de son mal était juste l'inverse de ce qu'elle ressentait (car lui ne veut qu'exulter de toute forme de torture), l'ensemble des phénomènes consécutifs à cette prise de conscience ont causé une déflagration. A partir de là, au-delà de toutes les illusions d'optiques de ce spectacle érotique dangereux, la souffrance a tué la jouissance voulant, dans un ultime recours, être reconnue pour telle, ne tolérant pas qu'on puisse jamais triompher d'elle. Pourtant ils avaient tous les deux besoin de réconfort et de tendresse. Mais pour le comprendre, l’un devait l’admettre et l’autre prendre ses responsabilités. En un sens, c'est ce qu'ils exigeaient chacun de l'autre, sans y parvenir, fatalement.
Le vrai et le factice se confondent dans cette histoire. L'argent perturbe leur relation amoureuse, le sado-maso leurs relations sexuels, le pouvoir d'Edouard Stern et la dépendance de Cécile b. leur relation d'égal à égal. Et cette histoire folle de million. Edouard Stern joue de son pouvoir financier, Cécile de son pouvoir sexuel. Sur la balance, celui qui dupera le dernier l'autre. Explosif comme relation. Et malsain, absolument malsain.













