Ma compagne sur la chaise à bascule, ma petite sur son sein gauche et moi sur le carreau. Une scène banale de mes nouvelles nuits d'homme à (deux) femmes. Difficile de conserver un semblant d'allure dans ce hold-up affectif. Je dois me faire une raison: malgré un torse aussi ferme qu'une gelée de coing, mes mamelons ne fabriqueront jamais de lait.
Le lait maternel c’est avant tout de l’amour. Un sorte de bague de fiançailles à 37° offerte toutes les quatre heures. Il parait que c'est normal. Je veux dire, qu'une mère et sa fille fassent corps après la sortie de la deuxième de l'utérus de la première. Alors pour me donner une contenance, je fais des bibs. Je rejoins la cuisine à heures fixe, le mollet tendu et l'œil vitreux, pour ébouillanter trois doses de lait en poudre. Je secoue, gicles quelques goûtes sur mon bras, me brûle le bras et le suce.
Pour un jeune père, passer six minutes seul dans sa cuisine c'est Ibiza. A moi la liberté, les états d’âme chauffés au micro-ondes, la grande évasion, la pause nicotine salvatrice en slip Guns & Roses. Six minutes durant lesquelles le trentenaire soudain bousculé dans son indépendance se retrouve face à lui-même, contractant ses abdominaux à chaque apparition de son reflet dans la fenêtre. Vous avez tort Monsieur Foenkinos, nous ne sommes pas tous condamnés à l'inachevé. Du moins pas indéfiniment. La vie peut même devenir une succession de points finaux surmontables. Mes nuits ont des morales. Et ce ne sont pas des histoires.
En rejoignant ma réalité féminine à l’étage, je réalise que ma fille envisage déjà son père comme le cerbère de la bouffe lyophilisée. Le gourou des paradis artificiels. Le grand sec en culottes démodées qui apparaît en fin de tétée, fier comme un toréro face à la mort, pour achever l'appétit de son estomac minuscule. C’est épuisant d’en faire des tonnes pour masquer son utilité proche de zéro.
En fourrant la tétine entre ses gencives, je revois nos grands-mamans qui cuisinaient dès l'aube pour quinze, allant jusqu’à claquer les poêles entre elles pour feindre l'événement du siècle, alors que nous n'avions toujours été que quatre à table au moment de l'immuable quiche-salade. Je suis une mamie du bib.
- Sans vouloir te vexer, il me semble qu’on la gavée, me glisse alors ma femme.
Si la vérité sort de la bouche des enfants, le trop plein d’amour paternel aussi.













Publier un nouveau commentaire