Piège en eaux de mère (1)

- Fred, ça coule.
- Ca coule comment?
- Ca coule encore.
- Ca coule encore COMMENT?
- Ben ça n'arrête pas de couler et ça ne sent pas le pipi. (la main sous les narines)
- T'es en train de perdre les eaux ou quoi? (la main sur le téléphone)

Il est des soirs comme ça où en posant la bonne question, on ne comprend pas immédiatement qu’il faudra patienter seize interminables heures pour avoir la bonne réponse. Du calme. Au fond, ce n’est qu’une alarme. Une stupide alarme qui coule au lieu de retentir. Une flaque sauvage et amniotique qui mouille le carrelage et sèche la gorge. Ma gorge.

Quand la plupart des femmes se catapulteraient elles-mêmes au fond d’un taxi, en nage et à poil, en oubliant sac et cerveau à l’étage, pour finir par beugler «MATERNITÉ» au chauffeur traumatisé, la mienne ne trouve rien de mieux à faire que de se savonner le nombril en sifflotant. Je pose simultanément les sacs et la deuxième question fondamentale de la soirée : «Cœur, pardon mais, TU CROIS QU’ON VA AU BAL?» Je parviens à agripper sa main avant qu’elle n’atteigne le mascara et je cale épouse, paquetage, paquet de nerfs d’acier dans la voiture.

La maternité, ses parquets cirés et sa réceptionniste accueillante. «Madame, excusez-moi de vous tirer de votre paperasse passionnante, mais ma femme est en crue. Le chemin s’il vous plaît? Comment ça vous êtes tout de suite à nous?» Je desserre les poings en me disant qu’ils me seraient utiles plus tard, sur les gencives de l’anesthésiste. Par exemple.

Et puis vient le moment où la réalité s’évapore. Les portes se coulissent une à une sur notre passage. Les blondes en blouse et les draps en sang se succèdent dans un labyrinthe de couloirs qui transpirent la vie et emprisonnent leurs drames.

La salle de travail, enfin. Entre deux torsions du bassin, le temps pour moi d’encombrer une énième fois mes bronches sous le porche, ma femme reçoit ses premières piqûres dans l’échine et accueille les premières phalanges d’étudiantes. Je saurai plus tard qu’une naissance c’est avant tout une grande histoire de doigts.

Je reviens enfumé, embrumé, essoufflé. La sage-femme me glisse une chaise sous les fesses, m’offre un café translucide, me tend une surprenante paire de hanches en plastique et m’annonce, par une suite de mouvements didactiques, que ma fille serait un cas typique de «postérieur gauche». En fixant ma moitié d’un œil perplexe, je comprends. L’équipe médicale au grand complet vient d’apprendre que l’accouchement allait se retrouver dans les pages de Femina…

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