Voilà quinze minutes qu'il dévore le visage de sa gamine. D'abord le nez. On commence toujours par le nez. Les joues suivent très vite, une à une, sous les rires de bébé, les regards dégoulinants de quelques binômes féminins en robe d'été et un soleil aussi coriace que mon mal de crâne. Sur cette terrasse bouillante, le type, 28 ans tout au plus, barbe de trois jours et chemise au repassage savamment bâclé, exhibe sa petite princesse d'à peine quelques mois entre le cahier "culture" du Matin Dimanche et une tartine de Cenovis.
Non, ça n'est pas moi. Et pas seulement parce que je n'ai plus tout à fait 28 ans. Mais je fais comme si, évidemment. Ce n'est quand même pas tous les jours que je peux observer de l'extérieur le spectacle consciemment orchestré d'un jeune père en vadrouille avec bébé, alors que maman rattrape son sommeil égaré sous des draps dominicaux. Cette parade paternelle, cette chasse aux battements de cils féminins, trop souvent réduite à l'état de mythe.
Le gars passe aux choses sérieuses en détachant sa fille de la poussette. La voilà debout sur ses genoux. Grotesque. Encore un débutant qui abat ses meilleures cartes avant le premier café.
Surprise, les demoiselles dévissent leurs cervicales. Le temps, les tasses et les toasts flottent au-dessus de tables. Je voudrais m'interposer. Crier à la manipulation. Leur dire que je sais très bien de quoi je parle puisque je fais pareil (mieux, en l'occurrence). Mais le rouge à lèvres se lézarde déjà sur les bouches baies. Elles sont hypnotisées. Le salaud lâche un sourire. La chasse est bonne. Petit con.
Alors qu’il attaque le nombril, que la gamine s'étouffe de rire et que des cadavres de jolies filles jonchent désormais le sol, terrassées par l’émotion, je me sens plutôt à l’étroit de l'autre côté du miroir. J'ai l'air bien ridicule, que je me dis tout bas. Enfin lui. En fait, nous avons tous l’air bien con à rouler des mécaniques en solo, bébé dans le barillet, devant une poignée de blondes facilement impressionnables. Mais tant que ça fonctionne, pourquoi s’en priver?











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