Même pas peur!

Le téléphone va forcément sonner. Il doit sonner. Il a sonné. Mais je ne l’ai pas entendu. Quel abruti. Je rappelle, en vain. J’essaie encore, rien. Neuvième tentative : «Ah oui, cœur, j’ai oublié la viande dans le congélateur. De la salade ça te va pour ce soir?» Oui, ça me va. Mais désormais, le téléphone ne devra plus sonner que pour le débarquement. Une ligne rouge maternelle, c’est clair? Banzai sinon rien. Car c’est pour demain, dans trois jours, la semaine prochaine.

Même pas peur. J’ai le ventre qui gonfle à vue d’œil et un niveau de conscience proche de zéro, mais je maîtrise la situation. «Alors Fred tu commences à flipper, hein?» J’ai écouté, appris, compris, digéré alors, non, je ne flippe pas, comme vous dites. C’est vous qui me stressez bande d’amis, collègues et fraîches mamans qui maniez à merveille le conseil anxiogène. Encore une fois, je maîtrise la situation.

Depuis neuf mois, on me dit qu'il y aura du sang et des péridurales. Que les têtes vont tourner, les insultes pleuvoir. Qu'il faudra prévoir du café et des nerfs d'acier. Il va y avoir incision, émotion, cordon. Ce fichu cordon. Que ça va durer au moins quatorze heures, mais qu'elle peut arriver en moins de deux. Tout va bien se passer. Tout va bien se passer. Tout va bien se passer. On m'assure même que je vais assurer. Ma main broyée dans la sienne et le cœur à l'envers.

On me prévient qu'il y aura des étapes à oublier. Qu'il vaudra mieux parfois fermer les yeux. Je sais, je l'ai lu. Qu'au fond, elle ne sera pas tout à fait elle-même, et que moi non plus. Ceci est normal, normal, normal. Que mon poing risque de terminer sa course sur cette mâchoire qui s’agite entre les cuisses de mes femmes. Qu’il y aura peut-être même des infirmières un peu cochonnes, mais que je ne les remarquerai pas.

"Vous savez, sur le moment, il y a des papas qui et d'autres qui ne". Ben voyons. Heureusement, nous sommes parait-il plus performants dans l'urgence. Et dans la baignoire par exemple. Que si la petite arrive à la maison (comment ça à la maison?), il faudra penser à nouer le cordon avant d'appeler à l'aide. Vous imaginez la scène? «Bonjour Madame-la-sage-femme, ma compagne vient d’accoucher. Ne vous inquiétez pas, la tension est bonne, le cordon solidement noué et le bébé barbote dans une mare de sang. Je prépare un peu de thé pour votre arrivée?»

Alors, pour la dernière fois, non, je ne «flippe» pas. Le moment venu, je me contenterai de monter dans un taxi, d’insulter le chauffeur, puis là (LÀ!), je tomberai tranquillement dans les pommes en m'assurant, pendant la chute, que la petite crevette a bien mes yeux.

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