J’ai le temps de voir venir, me dit-on. Ma fille a sept mois et demi. Il n’empêche, au fil des mois, elle se transforme doucement en petite fille. Ses cils s’allongent, son timbre s’affine et, entre nous, et elle en jette dans sa jupette mauve à frou-frou. Sans s’en rendre vraiment compte, les gros becs baveux qu’elle plaque machinalement sur les bouches mâles de notre entourage sont une des étapes majeures dans son délicat apprentissage de la tendresse, de l’amour, des autres. Tous ces futurs autres.
Au début, je m’étais contenté d’avoir un bébé. Littéralement, un petit quelque chose qui a lesté le ventre de ma femme pendant neuf mois. Un humain minuscule, pleurnichard, attendrissant et, surtout, asexué. Je l’ai longtemps surnommée Bichon. Je l’ai enfermée dans un «il» impersonnel mais protecteur. Pas la troisième personne du masculin, mais le fameux «it» anglophones. «Il s’est assis tout seul, il a pissé sur mon pantalon», sous-entendu le bébé. L’avantage, c’est que tant qu’on est qu’un bébé, on n’a que des soucis de bébé. Combien de fois ai-je oublié, l’espace d’une demi seconde inavouable, que mon enfant était une fille?
Hier matin, en nettoyant une énième scène de crime sous son petit derrière, je me suis arrêté un instant sur son entrejambe qu’elle gratouillait innocemment comme un vulgaire jouet. «Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de ça?» me suis-je alors demandé le plus sincèrement du monde. Mathilde a un sexe. Un sexe féminin de surcroît. Aussi fragile qu’une pâtisserie artisanale que des types un peu brusques voudront dévorer quand elle aura 20 ans. Evidemment que c’est naturel. Mais je prie pour qu’au moment venu, elle me pose mille questions sur le sexe pour éviter qu’il pose problème. Mieux, je voudrais qu’elle s’y désintéresse jusqu’à la ménopause. Qu’elle remplace les chaudes beuveries d’adolescente par des karaokés entre copines. Car si ma fille chante faux, je saurai au moins gérer la crise.
Avec un garçon, tout semble plus mécanique, plus facile. Le zizi est une arme, tenant très tôt le monde en joue, braqué vers l’extérieur dont on se contente, parfois, de freiner les ardeurs. Mais, dites, comment gère-t-on l’avenir sexuel de sa fille?
Alors, oui, j’ai peut-être le temps de voir venir, mais manifestement pas assez pour m’y faire.











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