Le papa de papa

Avec le recul, heureusement qu’il faisait beau. Que deux agents de police traînaient dans le coin et que le port de lunettes de soleil était fortement conseillé. On se sent toujours en sécurité derrière une paire de verres fumés. (Et une paire de flics pour le coup.) Mes Ray-Ban sur le nez, je me sentais invincible, invisible. Une autruche citadine mal dans ses baskets montantes. Bonne nouvelle, je ne me suis pas cramé la rétine. Sauf que ce sont les étapes qu’on a largement brûlé ce soir-là. Et je ne l’avais pas vu venir le salaud.

«Mon petit bichon, tu vois le grand bonhomme avec les cheveux gominés et la bedaine épanouie là—bas? C’est moi en plus vieux. C’est le papa de ton papa. Tu vas rencontrer ton grand-père.» Mon objectif, minable, se résumait à ne pas glisser de mon arbre généalogique. Je me fichais bien de ma voix tremblotante, de mon regard fuyant, de mon allure de froussard longiligne. Je me fichais  presque tout autant de cette réalité floue et pourtant si familière. À deux pas du point de rencontre, je m’étais préparé à tout, sauf peut-être à ce vicieux petit tacle par-derrière digne d’une finale de Coupe du monde.

Après les salutations d’usage, j’ai refourgué ma fille à son papi. Enchanté moi c’est Mathilde. Mon père, grand, timide et bronzé a plaqué ses premiers becs sur le visage de ma fille, petite, extravertie et blanche comme une deuxième page de roman. J’ai commandé un Diabolo (à la menthe) et j’en ai siroté le contenu en croyant me donner une contenance. Raté.

La petite, neuf mois au compteur, s’en fichait de la portée hautement symbolique de cette rencontre. On peut même dire qu’elle s’en tapait la bavette du grand-père à ce moment-là. Un grand chevelu de plus à qui elle pouvait bouffer le nez, voilà tout. Moi, je fondais plus vite que mes glaçons.

Et puis soudain, au moment où la menthe commençait à envahir mes neurones, où les flics avaient décidé de quitter la planque et ma femme la table, j’ai senti le sol se soulever. J’aurais dû ouvrir l’œil. Quel con. Entre deux poutous baveux, mon père avait discrètement pris une grande respiration, son courage à deux mains et, du coup, la parole.

«Pourquoi tu ne m’as pas appelé depuis tout ce temps, hein?» Moi qui ne savais pas encore très bien si je présentais ma fille à son grand-père ou mon père à sa petite-fille, j’ai compris que c’était ma vie que je présentais à mon père. Et avec le recul, heureusement qu’il faisait beau.

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