L'amour à trois

Si je résume à la hache, donner la vie c’est quitter la maison en urgence pour y revenir en famille. De quoi nourrir une année de psychanalyse. Mais comme tout s'est déroulé sans accros majeurs, je suis fier de pouvoir vous présenter ma fille. Nous l'appellerons Mathilde (les Mathilde ont parfois cette manie de débarquer à l'improviste). Pas plus grande qu'un skateboard, les yeux gris d'un strabisme angoissant et le nombril ressemblant à un nœud de ballon d'anniversaire, Mathilde a tout du nourrisson classique. Sauf qu'elle est de moi, donc magnifique, unique, parfaite. Et sa mission, si elle l'accepte (elle a intérêt), c'est d'apprendre à vivre.

Bien sûr, depuis une semaine, son quotidien ne se résume qu’à une suite de premières fois vertigineuses, endurées à l'horizontale. Une révolution perpétuelle qu'elle digère en suçant tout ce qui bouge: tétine, téton, doudou, mon auriculaire. Les sons, les gestes, le chat, les grands-mères, tout est propice à une bonne série de cris stridents qui font pleurer maman et fumer papa.

Moi? Je vais bien, merci. J'ai désormais la permission d'embrasser deux filles sur la bouche. Il parait que c'est aussi ça l'amour à trois. Des becs en stéréo, sans crise de jalousie, mais avec une odeur persistante de popcorn grillé en provenance du Pampers. Jamais des troubles gastriques n'auront été aussi adorables.

Vous aurez dénoté dans cette première partie une absence totale d'excitation paternelle primale. Normal, je suis en PEC, phase émotionnelle compensatoire (inutile de plonger dans un mode d'emploi pour futur papa, ça n'y figure pas). En d'autres termes, c'est le sparadrap sur la gifle. On se rhabille comme on peut après quatre jours passés le cœur sur les os. Comment vous dire les gars ? Devenir père, c’est regarder des heures durant un pyjama rose trop grand chercher le sommeil sur une poitrine épuisée. Faire cohabiter bibine et biberon dans un frigo déboussolé. Nettoyer un petit cul en écoutant le dernier album de The National. La vie fois trois, fois un million.

Et si je ne cesse de lui répéter avec une voix ridicule que je suis son papa, ce n'est pas tant pour la rassurer d'avoir un père, mais pour réaliser définitivement qu'elle est ma fille. Alors qu’importent les poches sous les yeux ou les renvois sur l’épaule, il est des émotions qu’il ne vaut mieux pas essayer de maitriser au risque de les gâcher.

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