La vraie vie

Il y a des matins où l'on se réveille sans vie, mais habité d'une conviction. Celle, par exemple, que faire des bébés c'est se glisser consciemment entre les écailles d'une grenade dégoupillée. Qu'il faut s'habituer à serrer les poings, les dents et tout membre opposable pour éviter l'explosion. Des matins où le ciel n'est qu'un immense coquard. D'un bleu si noir qu'il semble avoir été tabassé par la nuit. Ce matin en particulier où, malgré les signes annonciateurs d'une prodigieuse journée de merde, j'ai fini par me lever.

Il fait treize degrés sur le balcon et j'en comptabilise presque trente-neuf sous mes aisselles. Je suis malade. Les poils de nez soudés à la couette, je snobe avec une conscience presque médicale ma gamine qui hurle à la mort. Sur l'oreiller voisin, ma femme dévoile un visage à l'expressivité digne d'un cadavre. Elle parvient pourtant à se retourner d'un geste lourd (faux air de Frankenstein en nuisette) libérant ainsi son unique appendice encore rose pour le caler dans la bouche de Mathilde. Ce matin, comme tous les autres, c'est l'heure du repas.

Mais c'est en m'ouvrant le pied sur un vieux morceau de cake dur comme la vie, que j'entame véritablement ma journée. Le salon semble avoir servi de terrain de jeu à une demi-douzaine de chiens errants. Une bonne partie de la collection New-Born de chez H&M jonche le sol, la boîte de cachets effervescents baille, vide, au pied du canapé lui-même noyé sous les renvois et j’ai mal aux cheveux.

- Mon cœur!!!! (Au loin et d’un ton soigneusement désespéré) Il va falloir que tu fasses les courses! Et puis achète un mobile à Mathilde, elle commence à s’ennuyer.

Je me brûle le palais avec ma tisane au miel et remarque soudain que Jack (la chatte) a fui l'apocalypse dans la nuit, sans même emporter Sylvia (la souris). A ce moment précis, je ne sais pas encore que le chapitre le plus excitant de mon samedi résidera dans la découverte d’un immense supermarché à seulement deux stations de métro de la halle aux jouets.

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