Envahi d’une belle assurance, je dessinais des cercles éphémères sur la faïence craquelée des urinoirs de l’Archiduc. Il n’a pas jugé utile de me laisser terminer pour me tapoter l’épaule de sa paume fatiguée. «Gamin, pense à moi quand tu feras des bêtises», qu’il m‘a déposé dans l’oreille en poussant de l’autre main la porte qui n’attendait que lui pour bailler. Je venais de pisser avec Arno. Dans sa capitale, son fief, ses toilettes.
Un lieu mythique planté au cœur de Bruxelles dans lequel, un peu plus tôt dans la soirée, ma femme tentait d’aspirer à la paille les dernières bulles de son jus pomme-cerise gazéifié.
- Ma puce, là, derrière le piano, c’est Arno !
- Arnaud comment?
Abandonné à mon délire fanatique et les lèvres collées sur ma grande blonde d’abbaye, je m’imaginais penché à sa table, lui avouant combien sa musique suscitait en moi l’irrésistible envie de sauter dans des flaques en mocassins flambant neufs. Que j’aurais pu épouser des cargaisons de filles sur ses rengaines de matelot de comptoir. Gueule Arno, gueule!
Mais ce n’est qu’une fois la braguette ouverte que ma langue s’est déliée. Comme quoi une envie pressante peut en libérer une autre. «L’endroit est, euh, plutôt mal choisi, mais j’aime bien ce tu fais.» Je nous revois encore, comme deux condamnés, alignés devant un peloton de propositions indécentes griffonnées sur la paroi. «Tu sais gamin, y a des cons partout.» Je ne n’avais encore jamais reçu de leçon entre la chasse d’eau et le sèche-mains.
Car, le plus souvent, l’homme urine comme il ment: mal. Il entre aux toilettes la bière à la main pour en sortir la goutte au pantalon. Pas de chichi pour un pipi. Quand on n’est pas tout seul, on y manie son engin comme un pompier impatient d’étouffer les silences embarrassants. C’est que la situation n’offre que peu de place à l’esbroufe. Seul l’auriculaire s’érige parfois pour rectifier le tir.
Enfant pourtant, on envie ces grands qui se soulagent en bande. Mais avant de frimer devant les urinoirs, il a fallu faire pipi avec papa. Tcheu, la honte. Le pantalon sur les chevilles, la porte des cabinets grande ouverte et ces deux gros doigts d’adulte qui nous aident à viser. Un peu plus tard, on s’imagine sorti d’affaire jusqu’à ce qu’une maman prévenante nous impose le pipi assis.
Et puis, à 32 ans, on pisse avec Arno. Et l’on réalise que l’on peut vivre de grandes choses au petit coin.











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