Ses lèvres se sont d'abord figées l'une contre l'autre comme le font celles d'un adulte qui s'apprêtent à annoncer une mauvaise nouvelle. Lorsque sa bouche s'est enfin ouverte, deux fois de suite, d'un mouvement à la fois souple et maîtrisé, le temps s'est arrêté. La dernière fois qu'elle paraissait aussi concentrée c'était peu avant qu'elle ne vomisse sur ma chemise.
Grand moment dans la vie d’un père. Ma fille a dit "papa". Bien sûr, elle aurait pu tout aussi bien dire "caca". Son visage n'en aurait pas été moins rayonnant. La magie des syllabes jumelles font que les premiers mots d'un bébé se prononcent en parfaite ignorance. Ou presque. Depuis plusieurs semaines, je braque quotidiennement ma lampe de chevet sur son visage en la maintenant fermement par les avant-bras avant de lui répéter "papa" comme on fiche des claques à une petite frappe pour qu'il lâche le morceau. Sous ses airs de poupée joufflue, Mathilde est un caïd surentraîné. Jusqu'à ce fameux mercredi soir, je finissais toujours par abandonner, épuisé, en la jetant derrière les barreaux en bois de son parc. Au fond, Mathilde n'a pas dit "papa", elle l'a avoué pour échapper à la torture. Peu importe, ma technique d'interrogatoire, bien que limite au niveau des droits de l'Homme, a porté ses fruits.
Plutôt que de savourer cette seconde aussi narcissique que hautement symbolique, j'ai fixé sa mère dans l'espoir d'une réaction. C'est qu'il fallait authentifier la performance. Sans témoin auditif, ma fille aurait pu réciter une fable de La Fontaine en norvégien que l'exercice n'aurait pas eu plus de valeur.
Ma femme a entendu mais ne paraissait pas particulièrement bouleversée par l'événement. Peut-être juste une petite pointe de jalousie, sans excès. Elle a pris note, voilà tout. Dans ces moments, on voudrait avoir eu suffisamment de temps pour attraper un enregistreur, histoire de se repasser la bande en boucle quand la petite décide de faire un cauchemar à 2h10 du matin alors qu'on vient tout juste de s'endormir.
Plus tard dans la soirée, remis de mes émotions, je lisais les journaux dans la cuisine quand une petite voix s'est échappée de l'étage: "Papa, mon petit papa chéri, je crois que tu dois changer ma couche, j'ai fait caca."
La jalousie féminine c'est comme un tremblement de terre. La réplique est souvent plus violente.











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