Dimanche, repas de famille. Après une petite heure de route que je peux considérer comme habituelle (gamine qui hurle, moteur qui bégaie, paupières qui collent), nous arrivons chez ma mère. Au programme : grand-maman, nouveau berceau, série de couches, gratin dauphinois. Mais après quelques bruits de bouche, un café et plusieurs discussions d’usage, tout s’emballe.
Confortablement installé devant une part de tiramisu maison, j'aperçois soudain des avant-bras s'échapper d'un attroupement d'adultes en transe. Les sacs volent, ça pousse, ça hurle. Mon frère fait mine de ne rien remarquer, figé à mes côtés, la gueule plongée dans son thé froid en poudre. Les convives ont pourtant déserté la table en plein dessert. Et si le plat de gratin dauphinois à moitié vide n'a pas atterri sur l'arcade sourcilière de ma mère, c'est qu'elle s'est vautrée sur ma tante quelques centièmes de seconde plus tôt, victime d’un subtile croche-pied de ma grand-mère. Chacun pour soi, pas de quartier.
Les verres de vin vacillent sous le choc. Avant que le petit monticule familial qui s’est formé à l’orée de la cuisine ne reprenne ses esprits, je décide de rejoindre le balcon, ma gamine dans une main, mon tiramisu de l’autre. C’est à moi qu’on en veut. Sans surprise, la meute déboule à l’extérieur et, sous la puissance de l’assaut, le nouveau chaton de ma mère manque de peu le vol plané par-dessus la rambarde. Ma femme, neurasthénique, observe la scène du salon.
Empilées à la façon d’une équipe de pom-pom girls surannées, les plus vaillantes parviennent à brandir leur Kodak jetable et à surexposer toutes les pupilles disponibles d’une série de flashs désorganisés. «Prends d’abord la petite en gros plan, on s’occupera du reste plus tard. Grouille ! Grouille ! Attends, elle ne fixe pas l’objectif. Voilà, maintenant je veux le père et sa gamine. Vite ! Mais pousses-toi, je te vois dans le viseur!»
Sur mes genoux, ma fille est sagement occupée à gober la totalité de sa main gauche et, en l’observant, je comprends : Mathilde, pour la première fois de la journée, ne mange pas, ne dort pas, ne pleure pas. Clic-clac.











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