Bébé the Kid

Il nous a vus arriver de loin le freluquet. Malgré ses sandales dépareillées et sa bouille de desperado des bacs à sable, le bonhomme a plutôt fière allure sur son cheval de bois. Ses dents grincent autant que sa monture, alors qu'il ne lâche pas ma fille des yeux. Je lui donne maximum 3 ans. Et environ huit secondes pour déguerpir avant que je ne lui balance une trempe préventive.

Planquée derrière mon épaule, Mathilde a de la peine à contenir son excitation. Comme un coyote au milieu d’un troupeau de buffle, elle voudrait tout bouffer. Du toboggan jaune délavé au tricycle qui vient de me percuter le tibia. Alors que je lui explique calmement qu’il est peu pratique de ronger une balançoire avec trois dents, la zone est soudain envahie par une dizaine de cow-boys en culottes courtes qui hurlent à la joie et éraflent des pairs de genoux. Le desperado au galop virtuel est visiblement le chef de la bande. Il est midi. Il fait beau. Je hais les parcs publics.

Comme un con, je voyais cette première immersion sociale d’un bon œil. Il faut dire que, jusqu’ici, ma fille n’avait côtoyé que des Pampers familiers. La cousine, le bambin d’une amie, parfois quelques vagues poupons accrochés à un téton, mais rien qui aurait pu entamer l’intégrité mentale et physique de Mathilde. Une poule mouillée, voilà ce que j’étais il y a trente ans. A l’époque, jamais je n’aurais osé déloger un caïd de 18 mois du canard à bascule. Aujourd’hui, du haut de mes 193 centimètres mal répartis, je suis à deux doigts de me venger en égarant ce tas de mioches agressifs au milieu de la forêt.

Pour un papa, une place de jeux c’est le Far West en pire. Une ville fantôme que bébé doit s’approprier. Avec l’obligation de se forger une solide réputation pour éviter le guet-apens dans la cabane-labyrinthe. Dégainer son pistolet à eau plus vite que son ombre pour défendre son coin de sable comme le dernier Apache chétif d’une tribu décimée par les brimades des plus forts que soi. Le tout, sous le regard impuissant de parents à qui on conseille de ne pas intervenir quand Junior se fait débarquer du tape-cul par un balèze en baskets de marque.

Dieu merci, Mathilde ne marche encore. Mais j’aurai au moins appris quelque chose: un enfant doit moins savoir prendre des coups qu’un papa se résoudre à ne pas en donner.

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